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Michel Surya : L’autre Blanchot. L’écriture de jour, l’écriture de nuit (Gallimard) / Revue Lignes N°43 Dossier Les politiques de Maurice Blanchot

blanchot
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L’écriture de jour, l’écriture de nuit, c’est le clivage essentiel dans l’œuvre de Maurice Blanchot, lequel finira par se retirer dans une sorte de nuit, où on ne le verra plus. L’expression est de lui, elle désigne le partage de son activité publique de pamphlétaire d’extrême-droite, nationaliste et antisémite dans les années 30, et de son œuvre littéraire qui à cette époque est en gestation, pour déboucher sur son premier récit, en 1941, Thomas l’obscur, et déjà des recueils de critique littéraire. À ce premier clivage, on le sait, en succédera un autre, politique et tout aussi divergent qui après-guerre l’amènera à s’engager à gauche, voire à l’extrême-gauche, adoptant les grandes causes du moment, celle de la guerre d’Algérie ou de mai 68. Entre-deux, l’Occupation et nouveau clivage : pétainiste au Journal des Débats quoique violemment antinazi, entré en résistance semble-t-il et en tous cas portant secours à ses amis juifs, en particulier la femme d’Emmanuel Levinas, un proche. « J’ai été exposé à une véritable dichotomie – dit-il – l’écriture de jour au service de tel ou tel (…) et l’écriture de nuit qui me rendait étranger à tout autre exigence qu’elle-même tout en changeant mon identité (…) S’il y a eu faute de ma part, c’est sans doute dans ce partage ». On peut noter l’accumulation des dérobades : si , sans doute et le partage qui ne serait qu’une erreur de stratégie… Avant cela Blanchot avait évoqué dans ses propos Kafka auquel il devait consacrer un grand livre : « comme Kafka, il ne me restait que la nuit à écrire ». À la faute avouée du bout des lèvres s’ajoute ici – souligne Michel Surya – une faute de goût eu égard à son antisémitisme déclaré. Michel Surya qui rappelle que dans la première édition de son livre sur Bataille – grand ami également de Blanchot – il avait longuement cité les textes de jeunesse en question, pour les retirer aux éditions suivantes considérant qu’il fallait les analyser plus avant et que ce n’était pas le sujet du livre, se promettant d’y revenir en détail, ce qu’il ne fit que vingt ans après. On peut le comprendre : difficile de démêler un tel sac de nœuds.

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S’agissant d’un des plus grands écrivains français du XXe siècle ayant exercé une telle influence sur une pléiade d’autres écrivains et philosophes dont Derrida, on ne peut se dérober à la tâche et au questionnement, et c’est ce devoir pénible qui s’accomplit dans ce livre. On pense évidemment à Heidegger, découvert grâce à Levinas avant-guerre et produisant chez lui un « choc intellectuel », et il se trouve que beaucoup plus tard Blanchot condamnera l’engagement nazi de l’auteur de Sein und Zeit en ces termes : « Plus on accorde d’importance à la pensée de Heidegger, plus il est nécessaire de chercher à élucider le sens de l’engagement politique de 1933-1934. » Dionys Mascolo estime alors dans une lettre à Philippe Lacoue-Labarthe que « c’est très certainement en pensant à lui-même » qu’il a écrit cela. Clivage sur clivage et mise en abyme, on n’en sort pas, on s’y perd.

D’autant que Blanchot – toujours discret sur son passé alors qu’il reprochait à Heidegger son « silence rigide » – n’a cessé de brouiller les pistes, comme on peut le voir en différentes occasions qu’évoque Michel Surya, notamment cette lettre à Roger Laporte où il affirme sa désolation à propos de Pétain, le contraire de ce qui s’est publié sous son nom à l’époque dans la revue Aux écoutes . « Qui écrit – je cite Maurice Blanchot – se soumet à cette règle, même s’il la repousse, se livre à ce spectre du dehors qui, à un certain moment, sans pudeur, absorbe tout, boit tout, intercepte tout. » Bien qu’il ait tout fait pour échapper à cette règle, les textes sont là, qu’on peut trouver en annexe dans le livre. On s’étonne de ce qu’ils soient restés dans l’ombre, relégués par la brusque conversion de leur auteur. Et c’est justement cette hypothèse d’une conversion que Michel Surya met en doute, trouvant sans cesse à rabouter les cordes aujourd’hui défaites, éparses de cet héritage sans testament. « Une conversion de moi-même » écrivait Blanchot. Seule conversion qui vaille à ses yeux en l’absence de repentir, celle qui reconduit à la nuit – de l’écriture, s’entend.

Jacques Munier

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Revue **Lignes ** N°43 Dossier Les politiques de Maurice Blanchot

Avec les contributions de Michel Surya, François Brémondy, David Uhrig, David Amar, Jean-Luc Nancy, Mathilde Girard, Boyan Manchev, Martin Crowley

http://www.editions-lignes.com/LES-POLITIQUES-DE-MAURICE-BLANCHOT.html

A signaler deux parutions récentes chez le même éditeur

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Georges Bataille, Eric Weil

À EN-TÊTE DE « CRITIQUE »

Correspondance 1946-1951 – Établie, présentée et annotée par Sylvie Patron

« La naissance d’une grande revue, Critique , vue de l’intérieur, au moyen de la correspondance échangée par son fondateur et directeur, Georges Bataille, et celui qu’il associa de fait à sa direction les cinq premières années, l’important philosophe allemand Éric Weil. Correspondance dans laquelle se lisent les lignes de force de l’immédiat après-guerre intellectuel et politique. »

Présentation de l’éditeur

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LA VALEUR D’USAGE DE D.A.F. DE SADE

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Presque inconnues, ces « adresses » de Georges Bataille à André Breton sous forme de « Lettres ouvertes à des camarades » marquent l’apogée de la très violente altercation des deux hommes au tournant des années trente. Le motif : Sade, et l’usage qu’on en fait. Un usage de fou, selon Breton parlant de Bataille ; d’hypocrite, selon Bataille parlant de Breton. Ceci cependant en résulte qui identifie exemplairement Bataille : c’est dans ces textes qu’apparaît et se constitue le concept d’ « hétérologie ».

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L'équipe

Jacques Munier
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