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Judith Stora-Sandor : Le rire élu. Anthologie de l’humour juif dans la littérature mondiale (Gallimard) / Revue Humoresques N°39 Dossier Humour et catastrophes (Editions MSH)

humour
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Dans ce domaine, deux grandes traditions se partagent la palme : l’humour juif et l’humour anglais, le non sense . De la première et plus ancienne Gérard Rabinovitch, auteur de plusieurs ouvrages sur la question, situait l’origine dans le monde juif séfarade et dans les textes de parodie biblique et d’autodérision qui se prolongent dans les « pourim shpils », les scénettes carnavalesques de la fête de Pourim dans la tradition ashkénaze, monologues rimés au cours desquels on parodiait le rouleau d’Esther, la reine courageuse célébrée en famille à cette occasion. Le rire, en donnant le « la » comme un diapason, avait alors aussi une vertu pédagogique, mémoriser les épisodes de ce massacre annoncé mais finalement épargné grâce à elle au peuple élu.

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De ce génie de l’autodérision provient le personnage constamment décalé du Schlemihl , le misérable qui sait aussi faire preuve de « toupet » face à l’arrogance du riche. Son incarnation par Charlie Chaplin, synthèse du « schnorrer » – le pique-assiette yiddish – et du « hobo » – le vagabond des horizons nord-américains – a fait dire à Siegfried Kracauer que « son impuissance est de la dynamite » et que « son comique fait taire le rire » en suscitant « quelque chose qui fait davantage que toucher le sentiment car il désigne le monde tel qu’il est ». On se souvient des analyses pénétrantes d’Hannah Arendt à ce sujet dans La Tradition cachée .

Judith Stora-Sandor a rassemblé dans cette Anthologie de l’humour juif dans la littérature mondiale des textes littéraires de grands auteurs autour des thèmes de l’humour juif : la famille et les mères, les personnages typiques du shtetl , les juifs et les autres – les goyims – et dans une partie où elle révèle des secrets de fabrication, elle signale les affinités profondes de cette forme d’humour avec le pilpoul , le raisonnement de l’exégèse talmudique dont l’objet n’est pas de parvenir à une vérité définitive mais de délivrer un sens multiple à travers la discussion argumentée. Une telle culture favoriserait à la fois le scepticisme et l’ironie qu’on retrouve dans les blagues et les proverbes juifs. Et l’auteure rappelle qu’en yiddish le même mot d’origine hébraïque – khokhme – désigne suivant les contextes « sagesse » ou « plaisanterie ».

Cellule de base des mondes juifs, la famille en un sens élargi, voire élastique, est à la fois le cercle de toutes les attentions et des surveillances réciproques – « une prison tout confort » – et l’indéfectible soutien de chacun dans les épreuves, une compassion de rigueur – je cite « manifestée en grande partie par des paroles catastrophées, passablement malveillantes, échangées dans le dos ». Comme l’affirme Kurt Tucholsky, « les tribus indiennes vivent sur le pied de guerre, ou fument ensemble le calumet de la paix. La famille, elle, sait très bien faire les deux choses à la fois ». Au centre trône la mère juive, objet d’une pieuse vénération et d’innombrables calembours, véritable vedette de l’humour juif. On trouvera ici sous la plume de Dan Greenburg le méthodique exposé des techniques de base pour tenir le rôle, à défaut desquelles l’impétrante court le risque mortel de hâter la venue du jour maudit où elle découvrira que son enfant peut fort bien se passer d’elle. L’axiome « Contrôlez la culpabilité et vous contrôlez l’enfant » commande la série des techniques de base de la souffrance, dont le soupir reste l’expression privilégiée, assorti du dénommé « Ton : Voix de Base » comme dans « ce n’est rien, ça va passer » assourdi dans un mouchoir mais de façon audible. Exercice pratique : offrir deux cravates à son fils, la première fois qu’il en porte une, le regarder avec amertume en soufflant : « je savais bien que tu n’aimerais pas l’autre ».

Pour finir, une blague juive : en Allemagne nazie – au tout début évidemment – un Juif rencontre dans un café un ami juif qui lit le journal antisémite Der Stürmer . « Mais comment, tu lis cette horreur ? Bien sûr ! – répond l’autre – Quand je lis la presse juive, il n’y a que des mauvaises nouvelles, des persécutions, de l’antisémitisme partout… Alors que dans ce journal, on peut lire que nous sommes les maîtres du monde et que nous contrôlons tout, c’est quand même plus réconfortant ! »

Jacques Munier

rabinovitch
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Gérard Rabinovitch : Et vous trouvez ça drôle ?! Variations sur le propre de l’homme (Editions Bréal)

« Un prêtre, un pasteur, un rabbin, dissertent du commencement de la vie dans leurs spiritualités respectives. Le prêtre : " La vie commence à la conception ! " Le pasteur : " La vie commence à la naissance ! " Le rabbin : " La vie commence quand les enfants ont leurs diplômes et sont mariés...! " Joyeux et désenchanté, joyeux parce que désenchanté, l'humour juif est, comme tout art véritable, une forme de pensée, une manière de connaissance. Dans cet ouvrage, l'auteur, à rebours des clichés et des malentendus fréquents qui mettent en général l'humour juif en posture mortifiée, propose à la confluence de l'histoire, de la philosophie et de la psychanalyse une nouvelle lecture de cet humour. Riche d'un abondant florilège d'histoires, mettant en scène la vie de couple, la vie religieuse, les illusions politiques et les difficultés de la vie quotidienne, l'ouvrage montre concrètement que l'humour juif, art populaire, fruit d'une culture, est aussi un Art de l'Esprit. » Présentation de l’éditeur

ouaknin
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Par notre confrère de l’émission Talmudiques sur France Culture Marc-Alain Ouaknin (le dimanche à 9H10) : La Bible de l’humour juif (avec Dory Rotnemer) Ramsay, 1995 ; rééd. J'ai lu, 2002

"Trois mères juives sont réunies pour prendre le thé. - Mon fils, dit la première, mon fils est tellement riche qu'il pourrait acheter tout un quartier de Paris... Que dis-je, un quartier ? Il pourrait acheter tout Paris ! - Pfff ! dénigre la deuxième, Paris, ce n'est rien en regard de ce que mon fils à moi peut acheter ! Il est tellement riche, mon fils, qu'il pourrait acheter un quartier de New York, que dis-je un quartier ? Il pourrait acheter tout New York ! - Vous parlez, vous parlez, intervient la troisième. Mais qui vous a dit que mon fils il voulait vendre ?". L'humour ? Un miroir, sans aucun doute. Sur un mode burlesque, absurde, parfois cynique mais toujours drôle, Marc-Alain Ouaknin a recueilli plusieurs centaines de blagues en tout genre. Une galerie de portraits irrésistibles qui n'oublie personne : insolents, frimeurs, marieurs, mères juives, rabbins miraculeux, mendiants bouffons, psychanalystes, sages du Talmud, idiots de la ville de Chelm... En passant par le principal protagoniste de ces histoires, Dieu en personne. Tendres, caustiques, ironiques, tragiques, indulgentes, lucides et, bien sûr, comiques, toutes ces histoires racontent et commentent le destin, souvent tourmenté, d'un peuple qui ne cesse de s'interroger sur son identité. » Présentation de l’éditeur

humoresques
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**Judith Stora-Sandor ** dirige la revue Humoresques

Humoresques N°39 Dossier Humour et catastrophes

Coordonné par Catherine Charpin

http://www.humoresques.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=495:humoresques-39&catid=36&Itemid=54

Sommaire

Catherine Charpin et Nelly Feuerhahn Humour et catastrophes

Nelly Feuerhahn La catastrophe et l’humour noir de Bosc

Catherine Charpin L’aide humanitaire, une cible pour l’humour post catastrophe

Laurent Chikhoun Les caricaturistes américains face au 11 septembre 2001

Laurent Bozard Fukushima tuer Le pays du Soleil levant revu par le dessin d’humour

Thérèse Willer Tomi Ungerer Des images de catastrophes

Patrick Besnier Les Panoplies de catastrophes Christian Zeimert au pays des bons enfants

Fabrice Erre Satire et malentendu : les Guignols et le Japon

Héla Msellati « Il est midi, l’heure de la faim dans le monde » Coluche fait-il rire de la faim ?

Anne-Lise Marin-Lamellet We Are Four Lions : la comédie des (t)erreurs

Dominique Bertrand Rire de l’éruption dans Soufrières de Daniel Maximin : du désastre au scandale ?

Daniel S. Larangé Mieux vaut en rire qu’en pleurer… Crises de nerf et théorie des catastrophes au regard de la postmodernité

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration