Publicité
En savoir plus

Aurélie Capobianco, Julie Gonzalez : La clinique du bout du fil. L’aide psychologique par téléphone en question (PUF) / Revue** Penser / Rêver** N°22 Portraits d’un psychanalyste ordinaire (Editions de l’Olivier)

PUF
PUF

Aurélie Capobianco, Julie Gonzalez : La clinique du bout du fil. L’aide psychologique par téléphone en question (PUF)

Publicité

C’est sans doute un signe des temps, on assiste depuis quelques années à une multiplication des offres d’aide psychologique à distance. Psychothérapie par téléphone, par internet, « psychanalyse en ligne », « webthérapie », avec paiement direct ou par abonnement, SOS et assistance gratuite au bout du fil… Il suffit de taper la requête « psychothérapie en ligne » sur un moteur de recherche pour obtenir des centaines de milliers de réponses : des psychothérapies, mais aussi des psychanalyses par mail, chat, webcam ou téléphone. Deux psychologues cliniciennes, formées à la psychothérapie et à la psychanalyse interrogent les enjeux et les limites de ces pratiques à partir de leur expérience d’écoutante, c’est le terme consacré. L’une, Julie Gonzalez, au sein d’une ligne d’écoute destinée à informer et assurer du soutien aux proches de malades psychiques, l’autre, Aurélie Capobianco, au terme de deux années d’écoute et de plus de six mille appels décrochés dans un service ouvert au victimes de violence conjugale. Pour de nombreux « appelants » cette clinique « du bout du fil » aura permis de tisser un lien et d’insinuer une parole sur laquelle s’appuyer, pour se prendre en charge et finalement dénouer les nœuds qui empêchent de vivre.

A certaines conditions toutefois, liées aux limites et aux spécificités du cadre de l’entretien par téléphone, alors même qu’il suppose par nature une transgression des limites du temps, de l’espace et de la réalité des corps. Intervenant la plupart du temps dans l’urgence, l’appel est une sorte de court-circuit du temps qui s’accorde parfaitement à ce court-circuitage de l’espace que permet le téléphone. Pas d’interlocuteur physiquement présent, pas de temps consacré à se rendre au rendez-vous, pas d’argent puisque la plupart de ces lignes sont gratuites, pas d’effort particulier, l’appelant se retrouve dans l’élément de la transgression de toutes limites, ce dont il peut être amené à abuser, ouvrant la voie à une forme de dépendance stérile et redondante alors même que la fonction de ces lignes ouvertes est d’entreprendre un travail à poursuivre ailleurs, auprès d’un praticien en chair et en os, d’associations ou d’institutions compétentes. Dans le centre d’appel où se trouvait Julie Gonzalez, destiné, je le rappelle, au soutien et à l’information des proches de malades psychiques, 37% des appelants étaient en fait des « rappelants » et elle cite le cas de cette femme qui depuis douze ans pouvait appeler plusieurs fois par jour, faisant au passage grimper les statistiques qui ouvrent droit aux subventions. On peut alors parler de dépendance, mais aussi d’une forme de régression au stade infantile de l’illusion de la toute-puissance, qui se traduit ici par le despotisme de cette femme, exigeant qu’on lui communique le planning des écoutants pour retrouver ses interlocuteurs habituels.

C’est le plus souvent le manque de temps qui est invoqué. Une psychothérapeute exerçant dans une entreprise qui pratique la psychothérapie par téléphone, interrogée par l’une des auteures, évoque ses clients : des cadres, des chefs d’entreprises qui « font la séance dans leur bureau ». Mais derrière cette raison, il s’agit aussi de faire l’économie de l’engagement que suppose la rencontre avec un praticien, et surtout du transfert, élément central de la cure psychanalytique, un processus, selon Laplanche et Pontalis « par lequel les désirs inconscients s’actualisent sur certains objets » et qui ébauche la problématique de la cure, « son installation, ses modalités, son interprétation et sa résolution ». Ce mouvement suppose à la fois un cadre spatial, le cabinet de l’analyste, la couleur du divan, les objets qui s’y trouvent et la présence physique du psychanalyste. Dans de nombreux cas, le recours à la ligne téléphonique permet de faire l’impasse sur le caractère incarné de la relation de soin, surtout dans le cas le plus fréquent de l’anonymat réciproque de l’appelant et de l’écoutant et, dans le fond, en évitant toute rencontre, de laisser libre cours à une résistance majeure quoiqu’inavouée à ce type de relation.

Pourtant, une ébauche de transfert peut avoir lieu, que le psychologue en ligne doit savoir reconnaître et utiliser à bon escient pour diriger son interlocuteur vers une solution, le plus souvent une consultation ou la reprise d’une psychothérapie ou d’une cure que nombre d’entre les appelants reconnaissent finalement avoir interrompue ou abandonnée. Même si les signifiants font défaut pour incarner la relation de transfert, celle-ci peut s’esquisser au cours de l’échange, ne serait que lorsque se manifestent au bout du fil des mouvements d’amour ou de haine, de commisération ou de colère. Certains appelants, simplement heureux d’avoir été écoutés, expriment leur satisfaction par des lettres ou des dons, équivalent symbolique du règlement de la séance.

Sinon, c’est un travail de « désillusion », comme disent les auteures, que doivent entreprendre les écoutants, contre l’illusion de pouvoir régler son problème de cette façon. Il s’agit alors de marquer des limites, de temps d’abord, pas plus de vingt minutes, d’anonymat, afin d’éviter l’illusion d’un transfert désincarné et peu efficace, et comme l’affirme ce psychologue interrogé par Julie Gonzalez à propos de deux sœurs psychotiques qui avaient cessé leur suivi au Centre médico-psychologique au profit d’entretiens téléphoniques : « lorsqu’elles ont à nouveau appelé, nous avons fait en sorte de leur montrer nos limites pour qu’elles puissent retourner dans le circuit du soin ». Car le téléphone peut vite devenir une sorte d’objet transitionnel, au sens que Winnicott lui a donné, et alors, comme dans le texte de Cocteau La voix humaine , « ce qui est dur, c’est de raccrocher, de faire le noir ». Et en fait, c’est ce manque qu’il s’agit de susciter.

Jacques Munier

Revue Penser / Rêver N°22 Portraits d’un psychanalyste ordinaire

Comme il y a des « présidents normaux », il y a des psychanalystes ordinaires et même, si l’on en croit les différentes contributions à ce dossier, c’est de l’ordinaire qu’est fait le pain quotidien de l’homme ou la femme qui se tient derrière le divan. On est tenté de dire que, de même qu’il ne peut y avoir de « président normal » puisqu’il est unique, il ne peut y avoir de psychanalyste ordinaire parce que chaque cas est singulier, en tout cas pour celui qui se trouve allongé sur le divan mais l’expression se réfère à une lettre d’Anna Freud à Lou Andréas-Salomé qui évoque une conversation avec son père au cours de laquelle ils sont tombés d’accord « pour estimer que l’analyse n’est pas une affaire d’êtres humains ».

En répons, la petite phrase de Georges Pérec dans Les lieux d’une ruse : « Il y a eu pendant quatre ans un quotidien de l’analyse, un ordinaire : des petites marques sur des agendas, le travail égrené dans l’épaisseur des séances »…

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration