France Culture
France Culture
Publicité
En savoir plus

Guillaume Cassegrain, professeur de l’histoire de l’art moderne, a rassemblé une riche iconographie de détails coulants et qui a tenté « à sauts et à gambades » une esthétique de la tache, une sorte de « rhapsodie de la coulure». Guillaume Cassegrain : La coulure. Histoire(s) de la peinture en mouvement (Hazan) / Revue Dada N°201 Dossier Le Corbusier

coulure
coulure

Dans son livre sur le détail en peinture, Daniel Arasse distinguait deux sortes de détails : le particolare et le dettaglio . Le premier est la partie d’un tout, figure ou objet, comme un pied ou des larmes pour un corps. Le dettaglio quant à lui désigne l’action d’un sujet – le peintre ou le spectateur – qui isole un détail pour le mettre en relief ou l’étudier. Là se manifeste une intention qui fait sens. Comme l’escargot incongru qui se promène au bas de l’Annonciation de Francesco dei Cossa, ou le cordon ombilical de Jésus dans la Nativité de Lorenzo Lotto, le détail a une valeur sémantique souvent énigmatique qu’il appartient au spectateur ou au critique de décrypter comme un message de l’artiste. D’autres détails révèlent la manière d’un peintre, c’est le cas notamment dans les peintures issues des grands ateliers comme celui de Rubens où les tableaux étaient réalisés à plusieurs, chacun selon sa « spécialité », la tête pour les uns, le drapé pour tel autre. L’attention aux détails prescrit une forme de critique immanente qui se délecte de ce que Baudelaire appelait l’« émeute des détails », lorsqu’un élément de l’œuvre tend à subvertir l’ordonnancement de la représentation d’ensemble. La coulure – larme, filet de sang ou trace portée du geste, voire de l’écoulement pur et simple comme dans la technique du dripping pratiquée par Jackson Pollock – la coulure fait partie de cette catégorie. Elle présente l’avantage critique d’être à la fois particolare et dettaglio.

Publicité

Pour Guillaume Cassegrain, qui a rassemblé dans son livre une riche iconographie de détails coulants et qui a tenté « à sauts et à gambades » une esthétique de la tache, une sorte de « rhapsodie de la coulure », cette trace ou ce reste ramène la peinture à sa matérialité, à la réalité organique de sa nature liquide, de même qu’elle « vaut pour une métaphore de l’acte de peindre ». Le sang, en particulier est très présent dans sa collection, et ce dès la couverture avec l’admirable portrait de Saint Sébastien dans son martyre, le corps nacré criblé de flèches. Vues de près les coulures sanguinolentes issues des blessures dessinent un chemin de rédemption. Larmes et stigmates répétés dans la peinture de la souffrance donnent figure au sentiment pathétique, empathique de la passion du Christ et de la cohorte des saints martyrs. Le signe le plus sûr de cette culture doloriste qui caractérise le christianisme.

Il reste que la peinture de Tintoret a souvent été critiquée par ses contemporains pour les coulures laissées telles quelles dans les compositions finales, comme dans la grande composition des « Miracles de saint Marc ». L’Arétin l’engageait « à mieux maîtriser son pinceau et à privilégier la patience plutôt qu’une rapidité trop désordonnée ». À l’inverse, Dubuffet exhortait son ami Gaston Chaissac « à ne pas céder aux convenances du bon goût, en laissant visibles dans l’œuvre terminée les manipulations », les coulures… Jean Dubuffet qui comparait le travail du peintre à un plongeon dans la mer. A Valère Novarina qui lui demandait s’il savait ce qu’il allait peindre à l’avance, il répondait : « Je n’en ai qu’une idée floue, très imprécise et qui le plus souvent se voit déviée sinon oubliée sitôt le travail commencé pour faire place à autre chose. Je me jette à l’eau comme un plongeur, voire un plongeur qui nage fort mal, avec l’idée qu’une fois dans le bain on avisera ».

L’élément liquide forme la matrice de toutes les dérives de l’imagination de la matière, comme l’a poétiquement développé Bachelard dans L’Eau et les rêves . Dans Réquichot et son corps Roland Barthes esquissait un rapprochement entre la peinture et la cuisine dans l’art du peintre défenestré, en montrant que « le cristallisé, le craquelé, le filandreux, la bouillie granuleuse, la moire huileuse, l’éclaboussure, l’entraille » sont des qualités que sa peinture partage avec la substance alimentaire. « Les coulures – commente l’auteur – participent naturellement à ce cycle digestif de l’art : de sa préparation à sa consommation. » Mais à cet égard, celui de l’engagement corporel de l’artiste dans l’œuvre, rien ne vaut l’étonnant poème de Michel-Ange consacré à son travail sur le chantier de la voûte de la chapelle Sixtine, décrivant comment la peinture lui coule sur le visage : « La barbe au ciel, et la mémoire sur mon dos, le pinceau toujours devant les yeux, gouttant, fait de moi un riche pavement. Les reins me sont restés dans la panse, et le cul par contrepoids s’est fait croupe, et les pieds sans les yeux avancent en vain. »

Jacques Munier

dada
dada

Revue Dada N°201 Dossier Le Corbusier

La première revue d’art

http://www.revuedada.fr/coll-Le_Corbusier-117-0-0-0-0.html

Ses bâtiments aériens et lumineux, avec leurs rampes en guise d’escaliers, leurs grandes verrières et leurs jardins suspendus…

Mais aussi ses dessins, peintures, sculptures et tapisseries

« Le Corbusier est l’un des premiers architectes à s’être vraiment soucié des enfants, créant pour eux des chambres particulières et leur offrant des espaces de liberté alors inédits. »

Travaux pratiques : comment construire la cabane idéale

Expo Le Corbusier au Centre Pompidou à Paris, jusqu’au 3 août

https://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-2bb95fa5a764abcd6d4dd23976c6ddba¶m.idSource=FR_E-4db6946e85e36d2f59263e519c45e65