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Chris Harman : La révolution allemande 1918-1923 (La fabrique éditions) / Revue Vacarme N°71

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C’est un livre écrit – je cite « à partir d’une position de sympathie pour ceux qui ont combattu avec l’énergie du désespoir pour faire gagner la révolution allemande », et de la conviction « que le monde serait immensément meilleur s’ils n’avaient pas été vaincus ». Publié en Angleterre au mitan des années 80 par un militant de la « nouvelle gauche » britannique disparu en 2009, dont on peut également lire dans notre langue Une histoire populaire de l’humanité – écrite du point de vue des peuples et non des dirigeants – ce livre est considéré par les spécialistes du mouvement ouvrier allemand, Ben Fowkes par exemple, comme la meilleure étude des années révolutionnaires en Allemagne entre 1918 et 1923, en particulier grâce à son souci permanent « de lier chaque développement politique à son contexte économique et social ». C’est également un récit critique, animé par l’idée qu’il faut comprendre l’histoire si on veut la changer et que l’échec de la révolution allemande, dont les causes externes aussi bien qu’internes sont détaillées sans concessions, a eu des conséquences terribles pour le cours du monde : le nazisme et la montée du fascisme en Europe, de même que le stalinisme, résultat de l’isolement de la Russie des soviets qui a substitué au mouvement ouvrier désintégré par l’effondrement de l’économie industrielle une « dictature jacobine agissant à sa place ».

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À la veille de la Grande Guerre, l’Allemagne est la deuxième puissance industrielle mondiale. Fort de son million de membres, de ses 4,5 millions d’électeurs, de ses 90 quotidiens, de ses syndicats, de ses coopératives, associations sportives ou de jeunesse, le Parti social-démocrate est la plus importante organisation ouvrière du monde. Mais son credo d’origine – le programme révolutionnaire d’Erfurt – a fini par ressembler – je cite « à une chose réservée aux discours du Premier mai ou du dimanche après-midi, sans plus de rapport avec l’action réelle du parti ». D’où les tensions persistantes avec une aile gauche qui finira par se détacher sous l’impulsion de personnalités comme Karl Liebknecht ou Rosa Luxembourg. Leur problème c’est le caractère individuel de la démarche de ces intellectuels engagés. « Rosa Luxembourg – je cite – était une grande révolutionnaire. Mais le prix à payer pour n’avoir pas su réunir ses partisans en une force cohésive minimale avant 1914 allait être élevé. »

« Les hommes et les femmes font l’histoire. Mais ils la font dans des circonstances qu’ils ne choisissent pas, dans des conditions qui se reflètent sur eux et façonnent leur propre comportement et leur pensée » rappelle Chris Harman. La Grande Guerre et ses conséquences le confirment. L’effondrement de la monarchie prussienne a été servi comme sur un plateau aux révolutionnaires allemands par la mutinerie spontanée des marins de Kiel, étrange préfiguration sur la Baltique de Kronstadt, à front renversé. Dans une tentative désespérée pour changer la donne avant l’inévitable armistice, le Haut commandement allemand décide de lancer sa marine à l’assaut la flotte britannique. Les désertions qui se multipliaient sur le front gagnent les matelots, qui répondent par l’extinction des chaudières à l’ordre donné en octobre 1918 de mettre en marche leurs navires. Un rassemblement de 20 000 hommes élit un conseil de marins qui gouverne la ville dès le lendemain. Le mouvement s’étend de proche en proche à toute l’Allemagne où soldats et ouvriers se concertent pour renverser le pouvoir. « Mais en finir avec l’ordre ancien n’était pas la même chose qu’en fonder un nouveau » prévient l’auteur. On connaît la suite, la violence des Freikorps financés par les grands patrons, leur marche meurtrière à travers tout le pays avec à leur tête un futur nazi, les assassinats de Rosa Luxembourg, Karl Liebknecht et tant d’autres.

L’échec de la révolution spartakiste n’était pas inévitable. En sapant les bases sur lesquelles la révolution russe s’était établie – le gouvernement des conseils ouvriers – il aura malheureusement et indirectement contribué au basculement du monde dans l’horreur de la Seconde Guerre mondiale. « Sans la révolution allemande nous sommes perdus », disait Lénine en mars 1918. On sait que les premiers détenus des camps de concentration furent des ouvriers communistes. L’enquête fouillée de Chris Harman contrevient – preuves à l’appui – au poncif tenace d’une « irrésistible ascension » du fascisme en Allemagne et dans toute l’Europe.

Jacques Munier

harman
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Du même auteur :

Une histoire populaire de l'humanité De l'âge de pierre au nouveau millénaire (La Découverte)

« De la révolte de Spartacus à la guerre des Paysans, de la rébellion des Boxers en Chine à celle des Diggers et des Levellers en Angleterre, des luttes des ouvrières du textile dans l’Amérique de la fin du XIXe siècle à la révolution russe, ce livre adopte le point de vue des délaissé-e-s de l’histoire « officielle ». Il offre une formidable plongée dans les combats que n’ont cessé de mener, à toutes les époques, les révolté-e-s, les dominé-e-s et les minorités du monde entier pour affirmer leurs droits et leur légitimité politiques. L’ambition de Chris Harman est à la fois de montrer que l’Occident n’est pas le centre universel de l’humanité, et que ce sont les rapports de forces au sein d’une société, les interactions entre les hommes et la nature, entre les hommes et les techniques, entre les hommes et les idées, qui fondent les dynamiques des changements sociaux. Point ici de rois et de reines, de généraux, de ministres ou de prétendus « grands hommes », mais des femmes et des hommes ordinaires qui ont dû lutter, s’organiser, mettre en place des stratégies de résistance et de conquête contre des puissances et des systèmes oppressifs : le servage, le féodalisme, le colonialisme, le capitalisme. Et si aujourd’hui le système capitaliste semble avoir colonisé jusqu’aux corps et aux esprits, l’histoire, nous prévient Harman, réserve des surprises : elle n’est pas une mécanique déterminée par un ensemble de coordonnées préexistantes ; elle est ouverte aux possibles et peut basculer, pour peu que les forces nécessaires soient capables de s’organiser, dans le sens d’une forme de société véritablement émancipatrice. Ce livre est un hommage vibrant aux « vaincus de l’histoire » chers à Walter Benjamin, qui continuent de nourrir notre époque de leurs potentialités révolutionnaires. » Présentation de l’éditeur

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Revue Vacarme N°71

http://www.vacarme.org/

Avec un dossier sur la race, qui n’existe pas mais tue encore, notamment aux Etats-Unis. Michael Hardt et Alvaro Reyes reviennent sur le cas de Ferguson

« La race a la simplicité des grandes folies, de celles qu’il est simple de partager car elles sont le bruit de nos rouages quand plus rien ne les dirige. », écrit Alexis Jenni dans *L’art français de la guerre * (2011)

Sophie Wahnich analyse l’opposition dynamique entre universel et minoritaire

Avec la contribution de Jocelyne Dakhlia au débat en cours sur les relations entre Islam et Occident

http://www.vacarme.org/article2747.html

Et aussi :

Pour une contre-généalogie de la race

par Matthieu Renault

À propos de C.L.R. James

Revendiquer un monde décolonial

par Paul Guillibert, Caroline Izambert & Sophie Wahnich

Entretien avec Houria Bouteldja

les Silences de Cuthbert

par Marion Lary

Un projet de documentaire aux USA

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration