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Patrick Marcolini : Le mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée) / Revue Usbek et Rica Dossier Hackers, la révolution cool

Usbek et Rica
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L'échappée
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Le mouvement est né à la confluence de différents groupes d’artistes en révolte, dans le creux ou le reflux de la vague surréaliste au seuil des années 50. L’atmosphère était à la remise en cause des écoles établies. Foultitude de groupuscules agitaient le secteur et parfois le cocotier pour en faire tomber les gloires patinées : le spatialisme de Lucio Fontana, le mouvement de la photographie subjective, le Mouvement nucléaire d’Enrico Baj, les architectes de Team X… Dans cette nébuleuse, deux organisations allaient converger pour former le mouvement situ : le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste animé par Asger Jorn, un jeune ancien du groupe Cobra et l’Internationale lettriste d’Isidore Isou. C’est dans ce dernier groupe que se situe, si l’on ose dire, le dénommé Guy Debord, qui, en conformité avec la règle se choisira un deuxième prénom, Ernest, probablement en référence à Hemingway nous dit Patrick Marcolini.

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Lequel entreprend de faire la généalogie intellectuelle et en l’occurrence poétique du mouvement qui a largement contribué à créer l’atmosphère propice à l’éclosion de mai 68 pour se saborder incontinent dès lors que mission accomplie. Deux mots sur le lettrisme : la lettre est à la culture ce que l’atome est à la physique, d’où son usage en centrifugeuse comme entité sonore, graphique ou plastique. Une poésie orale qui a bien failli renvoyer ses bardes en asile, à l’issue d’une mémorable séance de « mégapneumie » bruitiste où Gil Wolman, l’inventeur de la formule et dépositaire du brevet, faillit déposer les vitres d’un salon de thé à St Germain sous les assauts « de hurlements et d’imprécations fiévreuses » sobrement intitulées 41° et 5/10e, en référence à la température élevée de cette soirée d’été.

Guy-Ernest Debord croise les dérives lettristes au Festival de Cannes en 1951. Très vite il va dépasser à son tour ceux qui s’étaient vantés d’avoir dépassé Marx, notamment en repiquant l’esthétique dans un terreau social. A l’image de la vie, il postule un « poème mouvant », écrit mais jamais fixé, non pas soucieux de perfection formelle mais « à la poursuite du moment ». La stratégie du scandale reste à l’ordre du jour. L’acte fondateur du mouvement qui n’a pas encore de nom aura lieu à Notre-Dame, où Michel Mourre, qui s’en repentira plus tard, annonce déguisé en prédicateur dominicain devant la foule rassemblée des fidèles rien moins que la mort de Dieu. Le groupe ne dut sa survie à l’époque qu’à l’intervention de la police. Dans l’optique nietzschéenne qui était désormais la leur, il s’agissait de faire de la vie une œuvre d’art et dès novembre 1953, dans le « Manifeste pour une construction de situations », de brandir l’exigence d’ « une action directe dans la vie quotidienne », d’une « souveraineté sur nos aventures, livrées à des hasards communs ». Dans l’étape marxiste, il y aura le moment Lefebvre, le philosophe marxiste Henri Lefebvre, alors en rupture de ban communiste et qui publie dans La somme et le reste (une méditation sur son parcours intellectuel) sa « théorie des moments ». Guy Debord lui répond dans le N°4 de la revue L’internationale situationniste par un article-programme intitulé « Théorie des moments et construction des situations » où il salue sa critique de la vie quotidienne et esquisse le concept de dérive dont il dira plus tard qu’il contrevient à l’observation de Louis Scutenaire, l’autre filiation de Debord, celle du surréalisme belge, « vous dormez pour un patron ». La dérive psychogéographique est le prolongement naturel de la construction de situations, « c’est à dire – je cite – des ambiances collectives, un ensemble d’impressions déterminant la qualité d’un moment ». Il s’agit de sortir des ornières du chemin, qu’on prend sans y penser vers son travail ou sa maison, le devoir étant devenu une habitude et l’habitude un devoir.

Dans le cadre de son histoire intellectuelle Patrick Marcolini étudie également l’influence plus « atmosphérique », au sens de l’air du temps, et moins reconnue sinon carrément déniée, de Jean-Paul Sartre qui publie en 1960 ses « Situations », prises de position sur la littérature, l’art et la politique. A retenir pour les situs, l’idée dialectique que l’individu, en faisant sa situation se fait lui-même et inversement. A ceci près que leur conception ajoute une forte connotation festive à l’opération et toutes les nuances chromatiques de l’ivresse. Là aussi, l’objectif est de créer des « effets de turbulence » en dénaturant l’ordonnancement convenu des quartiers, les rôles qu’ils assignent à leurs occupants par les frontières, les injonctions de l’architecture, les parcours contraints. Promenade sans but ou flânerie, dans Paris, Amsterdam, Bruxelles, Londres ou Venise, et de jour comme de nuit, la dérive est une technique du déplacement, sous l’influence du décor, « à travers des ambiances variées », afin de parvenir au « dépaysement complet ». Comme l’a fait remarquer le philosophe Giorgio Agamben, cité par l’auteur, il y a une structure et un rythme cinématographique de la dérive, qui emprunte à l’esthétique du montage, et une parenté entre le projet de construction de situations et le travail cinématographique de Debord. Par ailleurs, si la dérive est une déconstruction en acte, elle obéit à une géométrie dont les situationnistes s’amusent à définir certaines lois. Je cite Jean-Michel Mension : « les distances ne sont pas les mêmes quand on est soûl : on ne marche pas droit ». Ce qui n’interdit pas les défis. Gil Wolman relèvera un jour celui de traverser le Sahara en stop…

Jacques Munier

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration