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Daniel Grojnowski, Denys Riout : Les arts incohérents et le rire dans les arts plastiques (Éditions Corti) / Revue **Cassandre ** N°100

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C’est un réjouissant parcours dans les bouffonneries et les canulars de certains mouvements d’artistes de la fin du XIXe siècle, à commencer par celui des dénommés « Arts incohérents », lequel ne se revendiquait que de la galéjade avec son « exposition de gens qui ne savent pas dessiner » et dont chaque vernissage était l’occasion de performances cocasses, comme en 1884 lorsque les exposants se promenaient avec des échelles portant l’écriteau : je vernis . À l’époque toute une constellation de petits groupes rivalisaient d’inventions loufoques, tout un « panthéon charivarique » de cénacles aux noms pittoresques : Hydropathes, Hirsutes, Zutistes, ou les mal nommés Buveurs d’eau. Celui des Arts incohérents frayait surtout avec les Fumistes, dont le plus connu est Alphonse Allais, qui exposera sous le titre Première communion de jeunes filles par temps de neige un simple bristol blanc, ancêtre des monochromes. Cette veine comique survivra dans le mouvement Dada, chez de grands artistes comme Duchamp ou Picasso et au-delà, un peu comme si le rire moqueur que déclencha Le déjeuner sur l’herbe de Manet avait changé de camp.

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Les Arts incohérents s’inscrivent également dans une tradition, celle des Salons comiques et de la caricature qui tournent en dérision les Salons officiels mais ils retournent en quelque sorte cet esprit railleur en une pure célébration de l’absurde sans prétention artistique, et encore moins esthétique au sens théorique, contrairement aux groupes voisins de la Bohème parisienne qui multiplient les manifestes. C’est une « avant-garde sans avancée », qui tombera dans l’oubli avec son animateur, Jules Lévy, si ce n’est le dernier pied-de-nez de l’exposition organisée au Musée d’Orsay en 1992, les Arts incohérents, académie du dérisoire , où figuraient de nombreux documents mais très peu d’œuvres originales, la plupart n’ayant pas été conservées. On peut en voir plusieurs dans le livre de Daniel Grojnowski et Denys Riout, avec la galerie de portraits des principaux acolytes de Jules Lévy, comme le fameux Sapeck, « prince des Fumistes » et illustrateur de talent, hurluberlu versatile aux allures changeantes, qui annonçait ses sorties en dandy ou habillé en Turc pour rassembler sur le Boul’mich une petite foule de curieux. Émile Cohl, un fidèle des expos des Arts incohérents et l’un des inventeurs du dessin animé. Ou encore l’écossais d’origine incontrôlée Mac-Nabe, poète incongru à la figure de bois qui consacre par exemple un poème aux « Derrières froids », « Doux hémisphères ambulants / Qui règnent sous les jupons blancs ».

Quelques images aussi, qui donnent une idée de ce qu’on pouvait voir dans ces contre-expositions : une Nature très morte de Sage qui parodie le genre des Vanités, le Porc trait par Van Dick , de Bridet, qui représente le peintre vu de dos, sa palette posée près de l’énorme truie dont il presse les pis – une inversion burlesque du narcissisme de l’autoportrait d’artiste – ou encore la très libre et cocasse interprétation du célèbre tableau d’Ary Scheffer Les morts vont vite , où l’on voit de braves gens courir comme des dératés pour suivre un corbillard dont les chevaux se sont emballés. Des dessins qui illustrent avant l’heure l’une des pratiques favorites des situationnistes : l’art du détournement. Mais les auteurs mettent en regard de ces images iconoclastes les œuvres de Picasso, Picabia ou les dadaïstes, Picasso dont on se souvient qu’en réplique aux railleries sur le cubisme il avait inséré une pub pour le Bouillon Kub dans son tableau de 1902.

On retrouve cet esprit dans le cabaret ouvert par Hugo Ball à l’enseigne de Dada dans l’arrière-salle d’une brasserie de Zürich au beau milieu de la Grande Guerre. Là, les dadaïstes déclamaient des poèmes phonétiques, lisaient des manifestes ou présentaient des danses nègres. Tristan Tzara résume ainsi l’aventure : « Le Cabaret a duré six mois, chaque soir on enfonçait le triton du grotesque du dieu du beau dans chaque spectateur, et le vent ne fut pas doux… » Aux héritiers putatifs qui se réclament du testament sans succession – le groupe Fluxus ou le Pop Art – Marcel Duchamp adressera cette clause de non concurrence : « Ce néo-Dada (…) est une distraction à bon marché qui vit de ce que Dada a fait. Lorsque j’ai découvert les ready-mades, j’espérais décourager le carnaval d’esthétisme. Mais les néo-dadaïstes utilisent les ready-mades pour leur découvrir une valeur esthétique. Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l’urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu’ils en admirent la beauté esthétique ».

Jacques Munier

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Revue Cassandre N°100

http://www.horschamp.org/spip.php?rubrique327

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