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Virginie Girod : Les femmes et le sexe à Rome (Tallandier) / Revue France Culture Papiers N°7

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Virginie Girod a écrit là un nouveau chapitre des études de genre en travaillant notamment sur les sources. Evidemment, ce ne sont pas les témoignages de femmes, extrêmement rares, qui ont constitué la base de son enquête, mais les historiens, comme Tacite et Suétone, Dion Cassion ou Tite-Live, les poètes comme Catulle ou Ovide et les auteurs de satires, Pétrone, Juvénal ou Martial, les philosophes et les médecins, les sources juridiques ou l’épigraphie. Dans une société patriarcale reposant sur la famille, le comportement sexuel des épouses était la principale garantie de la stabilité et de l’honneur de cette cellule de base. Ce comportement était donc rigoureusement codifié, orienté vers la procréation et illustrant des valeurs de pudique chasteté qui formaient une déclinaison féminine de la virtus , qualité morale et physique au départ masculine, comme on peut l’entendre avec sa racine vir qui signifie « homme ». Comme si pour être un modèle de vertu il fallait avoir une âme virile, un paradoxe parfaitement représenté par la déesse Virtus , incarnée sous les traits d’une femme au sein découvert comme les Amazones et porteuse des attributs guerriers masculins.

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Dans ces conditions l’érotisme était relégué dans les marges. Epouses et vierges étant réputées intouchables, l’homme romain prenait son plaisir avec des femmes de statut social inférieur, esclaves ou affranchies dont il pouvait éventuellement faire des concubines, ou bien avec des prostituées de toute condition qu’il retrouvait dans une ruelle sombre, entre les colonnes des théâtres ou même sous les ponts, comme les fornices , ainsi nommées pour cette raison, et surtout dans les nombreux lupanars de toute catégorie ou dans les tavernes. Virginie Girod qui revisite à l’occasion certains mythes politiques avec une lecture féminine rappelle ici que le plus fameux d’entre eux, celui de la fondation elle-même de Rome, dénote une lourde ambiguïté concernant la nourrice présumée de Romulus et Rémus. Car Tite-Live ou Plutarque affirment que la louve et la nourrice qui prit sa relève pourraient bien n’être qu’une seule et même personne, Acca Larentia ayant une solide réputation de femme publique. Or le surnom de louve, lupa , servait de toute éternité à désigner la prostituée, d’où le terme lupanar qui signifie comme on sait le bordel. A l’appui de cette thèse les historiens romains évoquent la fête des Larentiala , qui aurait été instituée par le roi Romulus en l’honneur de sa nourrice à la petite vertu pour la remercier notamment des biens légués provenant de son commerce lucratif. Ainsi ces fêtes célébraient – je cite « la bienveillance de la prostituée à l’égard de Rome », même si l’activité était considérée comme infamante aux yeux des Romains.

Matrone ou putain, en gros c’était l’alternative… Mais si les sources sont essentiellement masculines, que sait-on exactement de la sexualité féminine ?

Rien de vraiment nouveau à cet égard sous le soleil… Virginie Girod passe en revue les différentes parures de séduction, l’art de se coiffer et de se maquiller, après avoir préparé la peau du visage notamment à l’aide de ce suc extrait de la toison des brebis qui avait une odeur repoussante. Les critères de la beauté, sans surprise, exaltaient les seins, les hanches et les fesses. « La Vénus de Milo et Marilyn Monroe – nous dit l’auteure – ont cette même silhouette qui éveille l’instinct de reproduction chez l’homme en déclenchant une pulsion sexuelle. » On pensait que les mouvements de hanche pendant l’acte sexuel empêchaient de tomber enceinte, les déhanchements érotiques étaient donc déconseillés aux épouses mais recommandés aux prostituées et l’on peut imaginer qu’outre le plaisir ainsi donné, les femmes qui les pratiquaient y trouvaient une même volupté. Les Romains et les Romaines connaissaient les charmes du « french kiss », le baiser où les langues s’emmêlent et si la fellation était plutôt pratiquée dans le cadre des amours tarifées Martial raconte dans une de ses épigrammes l’histoire de cette épouse qui l’aurait promise à son mari s’il rentrait sain et sauf d’un périple en mer, ce qui lui fait dire que si sa propre maîtresse avait fait ce vœu pour lui, il serait rentré bien vite. Hélas pour elle la réciproque n’était pas de mise. Le cunnilingus était considéré comme une pratique ignominieuse car elle brouillait les codes de la virilité et était réputée donner une mauvaise haleine. Cunnum linguit , « il lèche le vagin » était d’ailleurs une insulte très répandue, ce qui laisse à penser, au fond, que la pratique l’était aussi. Martial évoque le cas de ce client d’une riche patronne qui exigeait le cunnilingus en échange de ses bons offices et le pauvre en vomissait tous les matins. Le clitoris était perçu comme un concurrent potentiel du phallus. Sur les murs de Pompéi une femme nommée Euplia est passée à la postérité grâce au graffiti qui lui attribue ces deux qualités : laxa et landicosa , large et pourvue d’un gros clitoris. Ce que les médecins désignaient parfois comme un « clitoris de truie » était considéré comme la cause d’un désir effréné de rapports sexuels et les plus sages d’entre eux recommandaient d’ailleurs de s’y soumettre sans barguigner dans un but thérapeutique. Quant à l’orgasme féminin, Ovide est bien le seul à en parler dans son Art d’aimer et à célébrer les avantages de la jouissance simultanée des partenaires. Longtemps la sexualité féminine restera clivée par cette ligne de partage entre la maman et la putain, comme l’illustre cette inscription laissée par un usager du lupanar de Pompéi, ce n’est pas du latin de messe, mais du romain dans le texte : « Hic ego veni, futui, deinde redei domi » (Je suis venu ici, j’ai baisé et puis je suis rentré à la maison).

Jacques Munier

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