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Georges Juttner : Papa, maman, le juge et moi. Le travail d’un pédopsychiatre expert auprès des tribunaux (Gallimard) / Revue Langage et société N° 141 Dossier Jeunes et parler jeunes : des catégories en question (Editions MSH)

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Georges Juttner : Papa, maman, le juge et moi. Le travail d’un pédopsychiatre expert auprès des tribunaux (Gallimard)

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C’est un document exceptionnel et à ma connaissance, une démarche complètement inédite. L’auteur, pédopsychiatre et psychanalyste, est expert judiciaire depuis 1980. Il revient sur son expérience et en tire les leçons pratiques et théoriques tout en produisant plusieurs rapports complets ou des extraits d’expertise d’enfants, âgés de neuf à dix-sept ans, dans pratiquement tous les cas de figure où ils sont confrontés à la justice, à l’occasion du divorce de leurs parents, en tant que victimes d’une agression ou comme auteur d’un délit. L’expertise encore dite « médico-psychologique » pour éviter le terme « psychiatrique », est réclamée par le juge pour éclairer une décision qui va engager l’avenir de l’enfant, et pour établir avec davantage de certitude où se situe son intérêt, en particulier le juge aux affaires familiales, ou encore pour révéler une dimension du dossier inconnue du juriste jusque là. Tout au long du livre, on peut observer le parfois difficile ajustement des deux approches, judiciaire et psychiatrique, ce qui fait dire à l’auteur qu’un « travail de formation des magistrats reste à entreprendre pour leur faire accepter les fondamentaux de la profession de pédopsychiatre ou de psychologue d’enfants ».

Les interventions de l’expert missionné sont pourtant bien encadrées. Celui-ci évite autant que possible le jargon mais parfois la première difficulté surgit dans l’ordre du langage qui réfère à des registres différents. A un avocat qui lui demande quand il compte procéder à l’audition d’un enfant, le pédopsychiatre répond qu’il ne sait faire que des entretiens et pas des auditions. Sa mission est bien définie mais lorsque le juge le mandate pour, en ordre dispersé, examiner l’enfant et les parents puis les entendre, il note que, pour lui, il n’y a aucune différence entre examiner et entendre. Et dans ce cas précis l’expertise pédopsychiatrique ne peut se transformer en une expertise d’adulte déguisée. Le praticien précise alors que « la rencontre avec le parent a permis de réaliser son examen ». Il arrive trop souvent que le juge des enfants demande à l’expert de voir les parents sans l’enfant. Georges Juttner préfère alors se récuser, comme lorsque le juge aux affaires familiales lui adresse un seul des deux parents, qui peut alors laisser libre cours à sa version sans la moindre contradiction. En matière pénale, lorsqu’un mineur devient délinquant il n’est plus vraiment considéré comme un enfant et ses parents sont exclus de l’examen, ce qui tend à nier les données fondamentales de l’identité psychique liée à la structuration par le modèle parental et s’il est demandé à l’expert de « préciser si le sujet est accessible à une sanction pénale », il ne peut que constater que la sanction pénale ne fait pas partie de ses « outils thérapeutiques ». Par contre, la reconnaissance de sa culpabilité permet au jeune l’inscription psychique des faits commis, la reconnaissance voire l’intériorisation des interdits structurants et peut ainsi favoriser une reprise du processus psychique de structuration de la personnalité.

En matière de langage, de parole et surtout de silence, la psychanalyse semble donner une longueur d’avance et comme une sorte de « profondeur de champ ». Même si l’auteur reconnaît qu’il n’y rien de plus étranger à sa méthode et à son éthique que le lourd appareil judiciaire de l’obtention de l’aveu, alors que la technique analytique est non directive et caractérisée par une absence totale de jugement, voire une « neutralité bienveillante », dans le cadre de l’expertise elle peut utilement apporter son éclairage, le livre en donne de nombreux exemples. Je l’ai dit, le docteur Juttner est également psychanalyste, ce qui lui permet aussi de porter un regard critique sur les pratiques en matière d’expertise « psycho-médicale », notamment sur la manière dont certains experts sont guidés, et à leur insu aliénés par un modèle de personnalité ou de structure familiale, ce que les psychanalystes appellent le « moi idéal », une image parfaite qui les amènent à sortir de la neutralité requise. Il suggère que les praticiens publiquement connus pour leur engagement en faveur d’une cause liée à la défense des enfants ne soient plus désignés comme experts. L’auteur reconnaît l’importance des associations qui militent, informent et soutiennent dans le cadre de la défense des enfants, sur les problèmes liés à l’inceste, aux violences, au handicap et à tant d’autres. Mais il met en garde contre le risque d’altération du jugement de l’expert appelé à fournir des éléments de preuve. Dans l’affaire d’Outreau, l’un des principaux experts était membre d’une association très active dans le domaine de la pédophilie.

En matière de malentendus entre les lexiques et les pratiques de chacun des acteurs de la scène judiciaire, l’auteur cite l’histoire touchante de Thomas, qui aime à rendre visite le samedi après-midi à son père, devenu SDF et alcoolique après son divorce et suite à une maladie mentale. L’enfant de dix-onze ans, « parfaitement autonome et très à l’aise dans son équation identitaire » explique à l’expert qu’il sait bien voir quand son père va mal : « il ne marche plus droit et il dit n’importe quoi ». Il met fin à la visite et rentre alors chez lui. Mais sa mère, qui a repris son nom de jeune fille et s’appelle Mme Bien affirme savoir ce qui est bien pour lui et souhaite supprimer les droits de visite, et en sourdine priver Thomas jusqu’au « nom du père » qui est également le sien. Le psychanalyste qui sommeille dans l’expert sait bien que le nom du père est un puissant soutien structurel et il préconise de maintenir ces deux ou trois heures de visite hebdomadaires. Le juge ne l’a pas entendu de cette oreille, il s’en est tenu aux critères sociaux habituels, dénouant par sa décision le lien ténu mais dense qui unissait les deux comètes en tangente et constituait sans doute leur fragile relation à la vie sociale.

Jacques Munier

Revue Langage et société N° 141 Dossier Jeunes et parler jeunes : des catégories en question (Editions MSH)

Dossier coordonné par Michelle Auzanneau et Caroline Juillard

Une livraison qui questionne l'usage des catégories jeunes et parlers jeunes dans les études sociolinguistiques, en se gardant d’essentialiser tant la catégorie jeune que les dits parlers jeunes, parfois considérés comme des variétés à part entière, dont on voit qu’elles peuvent se transmettre de génération en génération comme le verlan. Après avoir problématisé ces questions, les contributions développent ou illustrent divers aspects en relation à des contextes sociaux et sociolinguistiques urbains différents. Comme la contribution de Julie Lefort qui s’attache aux nouvelles pratiques linguistiques dans le Dongxiang, dans le nord-ouest de la Chine ou celle de Michelle Auzanneau, Malory Leclère-Messebel et Caroline Juillard, « Elaboration et théâtralisation de catégorisations sociolinguistiques en discours, dans une séance de formation continue. La catégorie « jeune » en question »