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Pascal Quignard : Critique du jugement (Galilée) / Revue Le Courage n°1

quignard
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Afin que chacun puisse en juger, je vais présenter l’argument, la thèse défendue par ce livre, mais est-ce bien nécessaire ? À quoi bon rappeler que la troisième critique kantienne, celle de la faculté de juger est contemporaine de la Grande Terreur, qu’elle « plonge ses racines dans la crainte du regard de l’autre » ? « Une Révolution – écrivait Kant – peut abolir le despotisme d’un seul mais point délivrer l’âme de l’ensemble du monde humain qui juge chacun à l’intérieur de chacun. » L’auteur qui a longtemps fait profession de juge de la chose littéraire comme lecteur chez Gallimard – on imagine difficilement fonction plus critique, jugement plus lourd de sens – décide ici d’abdiquer, de s’en remettre à l’assentiment, au oui , à l’amen du dernier Nietzsche. Comment ne pas lui emboîter le pas dès lors qu’on l’a lu ? Car – je cite « Lire vraiment n’est jamais juger. Il y a quelque chose de beaucoup plus profond que juger dans le sens muet de recevoir, dans l’altération de l’âme et le remaniement total que ce qui s’y engouffre induit. »

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« Nolite judicare : judicium judicate » – un peu de latin avant qu’il ne disparaisse complètement de l’horizon : c’est l’Évangile de Jean – « Ne jugez pas : jugez d’abord le jugement. En grec jugement se dit krisis . Si l’on suit les mots, « critique du jugement » signifie « jugement du jugement » ou « critique de la critique ». Explication de Pascal Quignard : « Discernez bien ce qui discerne car le problème de la crise, c’est le jugement… Examinez avec soin la guerre civile qui est dissimulée sous la crise. » Et c’est bien le sens de la parole de Jésus, qui ajoute un peu plus loin, en Jean VIII, 15 : « Moi, je ne juge personne ». Contradiction majeure du Fils portée au Père, l’instigateur du Jugement dernier. « Vers la voûte ou le haut de la fresque, l’ascension des élus – je cite – habillés de tuniques blanches flottantes, mains jointes en direction du ciel vers lequel ils s’élèvent. Vers le bas, en direction du pavement, la chute des damnés, nus, hurlant, la bouche grande ouverte… Les cris de ceux qui tombent exaltent les âmes ailées de ceux qui poursuivent leur envol. C’est un seul chant. C’est un seul mouvement. »

Chemin faisant j’ai baissé la garde et rendu les armes devant la quête inquiète de la beauté, la beauté du monde qui est – je cite encore « comme l’oiseau qui se réveille sur sa branche dans l’aurore… L’embellissement de la beauté au sein d’elle-même, telle est la modification de l’aube. » Car ce que ménage et prépare cette « suspension du jugement » n’est rien d’autre qu’une méthode de méditation. « Les hommes préfèrent croire à juger et juger à philosopher et philosopher à penser et penser à méditer. De là l’extrême rareté de la méditation. De là qu’elle se soit réfugiée – très tôt dans l’histoire des hommes – dans les neiges du Tibet, dans les forêts des îles fermées du Japon. »

Comme le montre la belle méditation de Pascal Quignard, il n’est pas forcément nécessaire de s’exiler pour pratiquer cette libre contemplation. Les nombreux compagnons de route de son livre nous y invitent depuis longtemps déjà, comme Scot Érigène, qui parlait de « la merveilleuse ignorance divine grâce à laquelle Dieu ne sait pas ce qu’il est lui-même ». Ou Nietzsche aussi, à propos du jugement et de la pensée du soir, celle qui fait le bilan : « Dieu, en jugeant a manqué le meilleur moment : la création… Quand il décida au dernier jour – à la dernière heure du dernier jour – de juger le monde qu’il avait fait, a cessé de percevoir le germe de l’éternité qui devait constituer son seul moment.

Car l’origine infinie, tel devrait être le sens du mot éternel : le moment où il créait le monde.

Quelque chose de l’éternité perce encore dans les premiers rayons du jour.

Mais rien ne se décèle du surgissement dans l’or sublime du soir. »

Jacques Munier

Revue **Le Courage ** n°1

courage
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Une revue annuelle, à laquelle vient s’adosser une collection qui souhaite accueillir les jeunes écrivains, romanciers ou essayistes, qui feront la littérature de demain… Le courage se réfère à des propos de Norman Mailer : « Ils ne comprennent pas que, pour chaque grand écrivain, il y en a cent qui auraient été aussi grands s’ils n’avaient pas manqué de courage. »

Dans cette optique Charles Dantzig, le directeur de la revue, s’en prend au populisme littéraire, le populisme qui est une pathologie, en littérature comme en toute chose.

Le courage c’est aussi le caractère cosmopolite de la revue : avec des textes en anglais, en chinois : un essai de la romancière et dissidente Chun Sue sur la situation politique la littérature en Chine.

Au sommaire : un des maîtres de Pascal Quignard, du moins sa figure : Pierre Klossowski, le frère de Balthus, évoqué ici par Thadée Klossowski de Rola, le fils du grand peintre et donc le neveu de l’écrivain qui était aussi peintre : *« Pierre Klossowski, l’oncle bizarre, ou les aventures de Jupiter et Ganymède » », * pour parler de son roman inoubliable *« Roberte ce soir » * (Minuit), un petit livre scandaleux, dont il faut pourtant exclure toute vulgarité… « Au reste, si la chair n’est qu’un leurre, la parole n’est que du vent ; elle est donc

*de l’esprit », * dit le personnage du Colosse…

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration