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Bernard Charlery de la Masselière : Penser la question paysanne en Afrique intertropicale (Presses Universitaires du Mirail) / Revue Tiers Monde N°220 Dossier Agricultures familiales : trajectoires, modernités et controverses (Armand Colin)

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La paysannerie constitue en Afrique une bonne moitié de la population active. C’est dire son importance à la fois sociale, politique et économique. Fruit de quarante années de fréquentation des sociétés et des espaces ruraux dans ce qu’on appelle aussi l’Afrique subsaharienne, ce livre se donne pour ambition « d’articuler la question paysanne à celle de la modernité, en faisant l’hypothèse d’une modernisation structurellement inachevée ». Ses analyses se déploient dans le temps long de l’histoire, notamment coloniale, car c’est avec la colonisation qu’émerge en Afrique une « question paysanne », les Européens ayant orienté la culture vivrière locale en favorisant la production des denrées destinées à l’exportation. L’auteur, géographe, est spécialiste des filières agricoles en Afrique noire, des transformations de la caféiculture dans les hautes terres tropicales, ainsi que des mobilités et de la gestion des ressources dans les relations entre montagnes rurales et villes sur le continent dont on connaît la jeunesse démographique, et donc les grandes potentialités. C’est en effet, avec 56% de sa population ayant moins de vingt ans, la région du monde la plus jeune.

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« Ne dites pas à M. Sarkozy que le paysan africain est entré dans l’histoire, il le croit perdu dans la nature » s’exclame Bernard Charlery de la Masselière en citant le fameux « discours de Dakar » concocté par Henri Guaino : « Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. » Fin de citation. Outre les aléas climatiques et les famines qu’ils ont régulièrement entraînées, cette vision aberrante passe complètement sous silence la longue histoire coloniale, celle de l’esclavage, celle des grands Empires africains ou des migrations à l’intérieur du continent, qui ont eu un impact considérable sur « l’idéal de vie » rurale. Or il se trouve que les conceptions ingénues que véhicule le Discours de Dakar recoupent exactement celles des administrateurs coloniaux, dont les politiques agricoles, productivistes et techniciennes, ne laissaient aucune place au paysan local. L’auteur cite le rapport du service de l’Agriculture du Sénégal en 1958, qui estime que « le travail d’éducation de l’indigène est long » et que « l’évolution agricole du pays pourrait se faire en dehors de lui ». Cette exclusion programmée de paysans pourtant fins connaisseurs de leurs terres mais renvoyés à leur « tradition » stéréotypée a masqué dans les faits une double dépossession : manifeste en Afrique de l’Est où les producteurs ont été spoliés de leurs terres et confinés dans des réserves au profit de la culture intensive du café, plus insidieuse lorsque les grands projets concentrant les investissements allaient transformer les paysans en « ouvriers agricoles » à la merci de politiques déjà mondialisées qui les dépassaient.

Le géographe montre qu’après les indépendances « même si la modernisation agricole dans sa version africaine – je cite – n’a pas été en mesure de répondre à tous les défis posés par un accroissement soutenu de la population, ni de sortir l’Afrique de son statut de réserve de matières premières, les paysans africains se sont engagés dans ce processus, par nécessité, à leur mesure, sur des registres très variés ». Les défis étaient pourtant nombreux, entre réorganisation de l’agriculture familiale et exode rural, évolution brutale du statut foncier et accès au marché vivrier urbain entravé par les politiques de dumping des pays exportateurs d’excédents agricoles. La réallocation des revenus, déjà modestes, des exploitations familiales pour financer la scolarisation des jeunes s’est faite au détriment des investissements productifs. Et l’exode rural pose en retour des problèmes de main-d’œuvre dans les exploitations. Dans ce contexte difficile, l’auteur n’est pas loin de penser qu’une attention accrue au dispositif social, culturel et économique des « terroirs » permettrait, à côté d’une agriculture industrialisée destinée à nourrir le plus grand nombre, de résoudre bien des problèmes qui agitent certains territoires, dont celui, lancinant, de la violence.

Jacques Munier

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Revue Tiers Monde N°220 Dossier Agricultures familiales : trajectoires, modernités et controverses (Armand Colin)

http://www.univ-paris1.fr/fileadmin/Revuetiersmonde/RTM_220/resumes_francais.pdf

Réhabiliter l’agriculture familiale qui est aussi une forme naturelle d’occupation et de maillage des territoires, contre les modèles agro-industriels exportateurs qui ont accaparé l’essentiel des investissements et ont des performances très relatives en matière de réduction de la pauvreté et de lutte contre l’insécurité alimentaire, tel est l’objet de ce dossier. A travers des études situées, notamment en Amérique latine, mais aussi au Maghreb ou sur l’île de la Réunion