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Bernard Kalaora et Chloé Vlassopoulos : Pour une sociologie de l’environnement (Champ Vallon) / Revue Cahiers d’anthropologie sociale N°9 Dossier Leurrer la nature (L’Herne)

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Sous l’influence de Durkheim, et de la coupure qu’il instaure entre nature et société, la sociologie française a tardé à s’intéresser aux questions écologiques. Les auteurs signalent également le tropisme hexagonal consistant à compartimenter les disciplines universitaires ou les domaines de l’action de l’état, qui aboutit à un « éparpillement » de la recherche et à une fragmentation de l’engagement public, le ministère de l’Environnement ayant par exemple multiplié les directions et séparé ce qui concerne les risques et pollutions de ce qui revient à la protection de la nature, ou encore à l’aménagement et au cadre de vie. D’une manière générale, l’environnement est réputé relever des champs scientifiques, ceux de la biologie ou de la climatologie et la dimension écologique du social, l’insertion de l’homme dans son milieu naturel et les interactions qui s’y produisent semblent hors de portée des sciences sociales. Pourtant les rapports entre nature et société sont souvent au centre des enquêtes des anthropologues, des géographes ou plus récemment des historiens, notamment pour ces derniers les relations au climat ou à la forêt. Mais en France la sociologie reste dominée par les paradigmes de classe ou de structure.

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Rien de tel chez nos amis anglo-saxons, en vertu sans doute d’une lointaine influence de l’empirisme et du pragmatisme. Aux États Unis, des philosophes comme Emerson ou Thoreau ont porté sur la nature sauvage un regard presque mystique, très éloigné de « l’amour envahissant du paysage » qui a conduit chez nous à une approche patrimoniale du « cadre naturel ». Au seuil du XXe siècle l’École de Chicago, premier département universitaire de sociologie au monde, développe en son sein un courant d’écologie humaine, d’emblée interdisciplinaire et mêlant dans ses théories les populations, les institutions et l’espace. Un rejeton tardif de cette école, le sociologue francophile Howard Becker, chantre de « l’interactionnisme symbolique », illustre l’idée de « société organique » en évoquant dans Les Ficelles du métier l’enquête de McEvoy sur les pêcheurs californiens qui met en relief les connexions mutuelles entre les oursins, les loutres, les marchands de fourrure russes et les amateurs chinois d’ormeaux. Je vous raconte l’histoire, elle est révélatrice de ces liens entre les vivants, humains et non humains, et leur écosystème planétaire. Les oursins et les ormeaux raffolent du varech, qui fournit nourriture et abri à une grande variété de poissons. Les loutres, elles, adorent les oursins et les ormeaux. Là où elles sont assez nombreuses et se régalent des fruits de mer, le varech prospère, et les poissons aussi. Lorsque les marchands de fourrure, notamment russes, épuisèrent l’espèce des loutres dans la région, les ormeaux se mirent à proliférer pour le plus grand bonheur des Chinois, grands amateurs du coquillage, qui le ramassaient en quantité pour le consommer et le vendre. D’où le retour du varech, et des eaux poissonneuses. Conclusion d’Howard Becker : « Les instincts naturels des poissons, les habitudes culturelles des humains et les données géographiques de l’environnement entretiennent des connexions mutuelles qui illustrent la complexité des liens entre les hommes et l’ensemble du vivant ». C’est cette solidarité qu’on peut appeler écologie. Les sociétés traditionnelles la pratiquent comme une réalité sociale depuis des millénaires. Ce que suggèrent les auteurs, c’est que nos chercheurs en sciences sociales réapprennent la prose, comme M. Jourdain, et ils citent l’un des tenants, avec Bruno Latour, de la « théorie de l’acteur-réseau », Michel Callon, qui a étudié le projet de réimplantation de la coquille Saint-Jacques dans la baie de Saint-Brieuc et mis en valeur un phénomène de « traduction » opéré par les chercheurs entre le langage des mollusques bivalves tel qu’exprimé par les scientifiques, celui des marins bretons soucieux de leur survie économique et celui des pouvoirs publics, traduisible en termes d’image de marque et de sécurité alimentaire. C’est à ces conditions de coopération entre des acteurs différents que la synergie écologique peut se produire.

Jacques Munier

cahiers 09
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Revue Cahiers d’anthropologie sociale N°9 Dossier Leurrer la nature

http://www.lherne.com/

Une autre manière d’interaction avec l’environnement, le leurre sous toutes ses formes, chez les vivants humains et non humains puisqu’il est abondamment pratiqué par les animaux, dans un objectif de chasse, alimentaire ou sexuelle, ou de protection contre les prédateurs.

L’homme y a souvent recours, comme les chasseurs Achuar étudiés par Philippe Descola qui leurrent par imitations vocales les animaux qu’ils traquent, ou le pasteur Touareg, mais aussi du sud de la France, évoqués ici par Anne Marie Brisebarre, qui leurre son bétail, soit pour obtenir du lait, soit pour lui faire adopter d’autres petits afin de les nourrir de son lait… Hélène Artaud, qui a dirigé cette livraison estime que « Chasseurs, pêcheurs, artisans ou chamanes se trouvent ainsi placés dans une sorte d’instabilité ontologique, à la jointure des mondes dont ils doivent connaître et imiter les distinctions pour les manipuler efficacement. »

Contributeurs :

Hélène Artaud, Muriel Berthou Crestey, Anne-Marie Brisebarre, Sergio Dalla Bernardina, François Dingremont, Carole Ferret, Andrea Luz Gutierrez Choquevilca, Claire Harpet, Frédéric Keck, Julie Noirot

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Geneviève Méric
Collaboration