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Bertrand Saint-Sernin : Précis de l’action (Cerf) / Revue **Cultures et sociétés ** N° 23 Dossier « Face à la normalisation, l’utopie » (Téraèdre)

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Bertrand Saint-Sernin : Précis de l’action (Cerf)

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Bertrand Saint-Sernin est philosophe et spécialiste du rationalisme de la décision et de l’action. Pour lui, celle-ci constitue – je cite – « une rupture dans le cours du temps, une prise de risques, un commencement. L’agent, tel le plongeur quittant le bord, ne peut revenir en arrière l’exécution l’engage tout entier, corps et âme il doit faire confiance au monde, aux autres et à lui-même. C’est par l’action que la nouveauté entre dans la nature et dans l’histoire ». Mais si les modèles, notamment mathématiques, d’analyse de l’action et d’aide à la décision s’emploient à réduire la part de risque, voire à intégrer le hasard ou à contrôler les impondérables dus aux circonstances ou aux intérêts divergents d’autrui, le philosophe, historien des sciences et fin connaisseur du rationalisme, s’intéresse ici également à une autre dimension de l’action, sa part d’ombre, l’opacité du phénomène qui se manifeste dans la séquence se déroulant entre le projet ou la décision et l’action elle-même, et qui révèle tout à la fois une identité, y compris avec ses faiblesses, et un destin. C’est pourquoi si ses références demeurent les mathématiques sociales ou la Théorie des jeux, il tente dans ce livre de joindre à ces approches d’autres types de modélisation, celles des représentations littéraires, qui font la part belle aux mouvements intérieurs qui décident, le plus souvent à notre insu, de notre conduite dans l’action.

Ces deux types de représentation de l’action, l’une scientifique et l’autre esthétique sont d’ailleurs moins différentes qu’il n’y paraît au premier abord, elles ont au contraire partie liée dès le début. L’auteur relève que c’est au Ve siècle, en Grèce, que naissent à la fois la tragédie et la théorie mathématique des proportions, capables de régler les partages complexes. Dans sa Poétique , Aristote remarque que la tragédie est « représentation de l’action » et Saint-Sernin ajoute qu’elle « constitue la première théorie des choix à critères multiples ». Socrate, dans Lachès , illustre bien le versant opaque de l’action en notant qu’agir, c’est comme « plonger ou descendre dans un puits sans savoir comment on pourra s’en sortir », et à cette insurmontable incertitude répond le répertoire de situations à contraintes multiples qui fait la substance de la tragédie. Les deux approches doivent donc être conjointes l’une de l’ordre du calcul des probabilités tend à former un décideur rationnel, l’autre, instruite des jugements esthétiques, un décideur « sensible », ayant, comme disait Madame de Staël, « le tact des circonstances ». Et entre ces approches également nécessaires, nous dit l’auteur, « chaque action lance un pont, que franchissent des hommes aux yeux bandés ».

Cette articulation des deux approches s’illustre parfaitement dans ce que Bertrand Saint-Sernin désigne comme des « écoles de l’action », où l’on voit que le succès dans la conduite d’une action dépend aussi et peut-être d’abord de la sensibilité de chacun à des croyances, des institutions et des pratiques qui lui préexistent. La comparaison entre ces trois « écoles », française, anglaise et allemande lui permet également de dégager des invariants et de résoudre l’épineuse question de l’universalité des structures de l’action ou au contraire de leur contingence culturelle et sociale.

L’école française a construit son paradigme dans un rapport essentiel de l’action à la vérité, à partir d’un sens développé de l’opacité des affaires humaines. Cette tradition culmine chez les moralistes du Grand Siècle, mais on peut déjà la voir à l’œuvre chez Montaigne, dans la pratique de l’art du discernement des esprits, cette « longue attention » portée à se considérer soi-même pour pouvoir « juger aussi passablement des autres », puisque chacun « porte en soi la forme entière de l’humaine condition ». L’attention à l’infinie diversité des êtres ne disqualifie pourtant pas la visée universaliste, au contraire, elle l’exalte, selon l’auteur. D’où ces maximes, ces courts portraits, ces « caractères » des moralistes que Nietzsche aimait tant et qui « malgré leur élégance ne sont pas des jeux littéraires ». Dans certains cas l’expérience que ces textes transcrivent est acquise au voisinage de la mort. Bertrand Saint-Sernin rappelle que La Rochefoucauld reprit les armes à cinquante-sept ans et que deux de ses fils ont disparu le même jour dans les campagnes du Palatinat sous Turenne. Le même Turenne dont De Gaulle dira, conscient d’un style français en la matière, qu’ « ajustant ses moyens selon le but, inquiet des faits et non des théories, il imprime à l’art guerrier le caractère du grand siècle ». Dans cet ajustement pragmatique de l’action à la vérité prendra forme au siècle suivant la figure décrite par Taine à propos de Napoléon du grand administrateur, de « l’ingénieur politique, à la fois savant en mécanique des passions et éminemment doué d’imagination constructive ».

« L’anglais, notait Elias Canetti dans Masse et Puissance , se voit en commandant d’un navire avec son petit équipage : *autour de lui et sous ses pieds, la mer * ». C’est pourquoi Joseph Conrad, grand peintre de l’action, situe si souvent ses récits à bord de petits voiliers, où les complexités des groupes humains se révèlent dans un espace confiné et instable. Bertrand Saint-Sernin s’inspire de lui pour illustrer le génie anglais de l’action, « fait – je cite – d’ingéniosité, d’aventure, d’attention au réel, d’idéal et parfois de brutalité. » Et c’est La mort de Wallenstein, la pièce de Schiller qui lui semble le mieux représenter l’école allemande de l’action, définie par un lien puissant entre action et destin, où le hasard ne joue qu’un rôle mineur, car les actions proviennent des profondeurs du moi. « Que je sonde le noyau de l’homme, et je connais aussi son vouloir et son agir », affirme le héros idéal de la philosophie, Wallenstein, qui agit tout en expliquant simultanément ses actions. « Ce n’est pas sans trembler que la main de l’homme plonge dans l’urne secrète du destin ». Et là, nous ne sommes plus très loin de Freud.

Jacques Munier

La phrase du jour

Sénèque : « ce n’est pas parce que c’est difficile que nous avons peur d’agir, c’est parce que nous avons peur d’agir que c’est difficile »

Revue Cultures et sociétés N° 23 Dossier « Face à la normalisation, l’utopie » (Téraèdre)

Quelle est la nature de l’utopie à l’égard de l’action ? Elle serait plutôt de l’ordre du projet qui précède la décision et dans l’utopie il y a l’idée d’un ailleurs et d’un rêve. C’est pourquoi la marche à pied s’accorde aux rêveries de l’utopie, comme le montre, chemin faisant, David Le Breton dans cette livraison de la revue. Le même qui co-signe aux Editions Erès le compte-rendu d’une belle initiative utopique les pieds sur terre. Des marches de deux mois, 2000 km sans portable, sans lien avec la famille pour aider des adolescents à sortir de la délinquance « en les transformant en héros, acteurs de leur propre réinsertion », ça s’appelle **Marcher pour s’en sortir ** , avec une préface de Boris Cyrulnik

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Jacques Munier
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Didier Pinaud
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