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Maurice Mouillaud : Le discours et ses doubles. Sémiotique et politique (PUL) / Revue** Effeuillage** N°2 La revue qui met les médias à nu

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Le discours politique est un objet de choix pour le sémiologue. Ses multiples destinataires potentiels – militants, dissidents et contestataires, adversaires ou sans opinion qu’il s’agit de rallier… – sa position intermédiaire entre bréviaire de l’organisation et parole vivante de ses représentants, ses adhérences multiples au contexte d’énonciation en font un objet plurivoque et polysémique, saturé de métalangage, qui fait le délice des linguistes après avoir donné du grain à moudre aux commentateurs rompus à l’art de lire entre les lignes. Tout comme le texte solitaire des théoriciens du groupe Tel Quel, il échappe en partie à l’énonciateur et produit ses propres effets de sens. Pour le pionnier de l’analyse du discours des medias que fut Maurice Mouillaud, il aura constitué, notamment à travers sa translation dans la presse ou dans le registre de l’interview politique, le terrain de toute une vie de recherches.

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Le discours et ses doubles renvoie à différents « dépliages » sémantiques auxquels se prête la parole politique, au delà de ce qu’on désigne ordinairement comme le « double discours » de certains responsables. Ces « doubles » peuvent se référer à des aspects techniques concernant le dispositif du support habituel de cette parole, le journal quotidien, comme le dédoublement de la page, du titre et sous-titre à la note, ou l’effet induit de la citation, « interaction dynamique entre le discours à transmettre et celui qui sert à la transmission » et l’on doit rappeler ici que l’auteur était un proche de Gilbert Simondon, le philosophe du mode d’existence des objets techniques , mais aussi – et ce n’est pas qu’un détail biographique concernant le co-auteur, avec Jean-François Tétu, de l’ouvrage de 1989 consacré au Journal quotidien – que son père, syndicaliste révolutionnaire et grand lecteur de livres comme de journaux en déposait quotidiennement chez lui de pleines brassées dont on sentait encore – je cite « l’odeur violente de l’encre ». Mais le double du discours renvoie également à ce qu’il appelle le discours de contrebande , ou encore le discours indicible , deux modalités différentes du non-dit qu’il s’est attaché à débusquer.

Le Parti communiste, auquel il a adhéré avant de le quitter en 68 au moment de l’entrée des chars soviétiques à Prague, lui fournit une source inépuisable de matériaux. Ses analyses, rassemblées dans la première partie du livre, portent sur différentes polémiques engagées dans l’organe du parti, le journal L’Humanité , à propos de plusieurs procès en Union soviétique, ou du débat interne fomenté par les « rénovateurs » qualifiés par la direction de « liquidateurs », une guerre des mots brandis comme des armes létales, ou encore le débat sociétal et crucial de la limitation des naissances lancé au milieu des années 50 par la création du Planning familial qui pose la question de l’avortement et du droit des femmes. A l’époque, le parti est enserré dans toute une série de contradictions qui affleurent dans ses positions et son discours, même si, et à fortiori parce qu’il se trouve à l’époque en posture de maître du jeu. Maurice Mouillaud résume cette situation en se référant à la notion de double bind , double lien ou double contrainte. Comment rendre compte du rapport Khrouchtchev sans renier sa fidélité à la mémoire de Staline ? La résolution « magique » de cette aporie, c’est l’énoncé du « rapport attribué à Khrouchtchev », qui n’assume pas plus qu’il ne nie, embarquant ainsi en douce sa part de discours indicible .

Pour que l’un puisse parler à l’autre, il en faut un troisième qui fait le mort , avance l’auteur dans une formule lapidaire et lumineuse qui résume les contradictions du discours politique, tiraillé entre forces centrifuges et centripètes. La référence symbolique est ici la pièce de Shakespeare Jules César , le mort entre Marc-Antoine et Brutus. Mais la formule désigne aussi, dans l’esprit de Maurice Mouillaud, l’opinion publique, la masse anonyme des lecteurs des journaux, des auditeurs ou des téléspectateurs. « La place du mort – ajoute-t-il – c’est la place de l’objet, la place du mot aussi ». Quand l’objet petit « a » des politiques, l’objet du désir, vient se confondre avec ce qu’on a longtemps appelé la « majorité silencieuse ».

Jacques Munier

Revue Effeuillage N°2 La revue qui met les médias à nu

La revue des étudiants du Master « Communication, Marketing et Management des médias » du CELSA Paris Sorbonne

http://effeuillage-la-revue.fr/

Analyse les évolutions médiatiques en croisant les contributions des étudiants, des professionnels et des enseignants-chercheurs

Feuilleter Effeuillage :

http://www.calameo.com/read/001906337fe78c5d6a7a1

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L'équipe

Jacques Munier
Production
Geneviève Méric
Collaboration