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Stefan George : Feuilles pour l’art (Les Belles Lettres) / Revue Villa Europa N°3

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Stefan George : Feuilles pour l’art (Les Belles Lettres)

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Feuilles pour l’art est la traduction de Blätter für die Kunst , une revue sans doute plus connue à ses débuts en Europe occidentale qu’en Allemagne, si l’on en juge par l’écho rencontré dès ses premières livraisons auprès de ses consœurs françaises, néerlandaises ou belges, comme le Mercure de France, Wallonie, Art moderne et d’autres. Il faut dire que son fondateur, le poète Stefan George, cultivait une conception quelque peu élitiste de la poésie et de sa diffusion, qui opposait un orgueilleux mépris à l’air du temps, lequel était à la communication de masse et en Allemagne, du point de vue esthétique, au réalisme. Contre la tendance à l’universel reportage , la revue s’est d’emblée constituée comme un cercle symboliste, le George-Kreis , recrutant ses membres, ses « participants » c’est ainsi que le poète appelait ses lecteurs, selon une conception quasi « hiérogamique » de la fécondation et de la transmission « d’âme en âme ». Dans ces conditions, pas de bulletins d’abonnement ni de réclame, le cercle s’agrandissait par contact et par affinités électives. La revue parut en douze livraisons entre 1892 et 1919, avec une interruption pendant toute la durée de la Grande guerre. Le choix opéré par le traducteur Ludwig Lehnen, par ailleurs auteur d’un ouvrage sur Stefan George et Mallarmé et traducteur de ses Poésies complètes aux Editions de la Différence, ce choix s’est limité ici aux textes théoriques, manifestes de « l’art pour l’art » et du symbolisme en Allemagne, portraits et autres textes en prose, mais l’essentiel des livraisons était constitué de poèmes et très vite les autres arts ne seront plus guère représentés, même si la revue revendique la connivence des peintres Arnold Böcklin, auquel Paul Gérardy rendra hommage dans la troisième livraison – « l’hiéreute ému de la grande nature, mieux que tout autre sait dire l’eurythmie des sites amènes » – ou Melchior Lechter, ou encore le dessinateur Max Klinger. Au sommaire des différents numéros de la revue on trouvera les signatures de Hugo von Hofmannsthal, dont la stratégie de publication de Stefan George finira par l’éloigner, mais aussi de Carl August Klein, Ludwig Klages, Karl Wolfskehl ou Friedrich Gundolf. Parmi les membres du cercle qui se constitue autour de la revue, on peut citer les noms d’Ernst Kantorowicz, l’auteur des Deux corps du roi. Une étude de la théologie politique médiévale , et Claus von Stauffenberg, l’officier qui organisa l’attentat contre Hitler et posa la bombe en juillet 1944.

Traducteur de Baudelaire, Stefan Georg a longtemps hésité entre le français et l’allemand avant de se mettre à écrire dans sa langue maternelle et à introduire le symbolisme en Allemagne par le moyen de la revue. Au cours de ses séjours prolongés en France, il fréquente les « mardis » de Mallarmé, dont il livrera un portrait dans la première livraison des Feuilles pour l’art. Je cite : « La saillie subite du geste de la main de la voix et (sourions !) même de la mèche caractéristique et des crochets finaux de l’écriture, une retenue presque timide et d’autre part une courtoisie enchanteresse qui conquiert les sympathies et une vénération durable, certaines manières légèrement britanniques avec pourtant le zèle d’un croyant pour sa cause : l’homme Stéphane Mallarmé. Le poète a-t-il travaillé sa vie durant aux méandres d’un labyrinthe dont aucun visiteur ne trouve le chemin du retour ? » Et de traduire pour ses lecteurs « ces lourdes phrases étincelantes », notamment l’Après-midi d’un faune, « rempli des senteurs de la terre et des eaux estivales ». L’aspect incantatoire et les mystères de la poésie de Mallarmé s’accordaient parfaitement au credo esthétique de l’auteur des Pèlerinages et de cette volonté de retrouver l’essence du dire poétique, sa dimension magique et symbolique qui ouvre à une relation au monde et au divin, même si Stefan George a lui-même qualifiée de « païenne » cette façon de « vivre le divin dans le sensible » et dans l’élément du langage, « d’arracher le mot à son cercle commun et de l’élever dans une sphère lumineuse ».

Son Hommage à Verlaine dans le 5e Cahier de février 1895 n’est pas moins ajusté. Je cite : « Le chef socratique au front démesurément bosselé sous les sourcils effilés des yeux rêveurs et voluptueux comme ceux de l’animal des accents débonnaires et abrupts qui même dans la faiblesse et la misère ne manquent pas de noblesse et de simplicité : ce sont ceux de l’homme qui tremble dans toute élévation et qui se consume dans tout péché ». Stefan George évoque les Poèmes saturniens , qui jouent encore « les accents parnassiens », et les Fêtes galantes , qui nous mènent dans « le jardin rococo où des chevaliers poudrés et des dames maquillées se promènent nonchalamment ou dansent aux accents de guitares délicates ». « Mais sur cette France légère et séduisante – ajoute-t-il – il souffle l’air jamais encore ressenti d’une intériorité tourmentée et d’une mélancolie cadavérique ». Ce sont les Romances sans paroles qui d’après lui ont « ébranlé le plus toute une génération de poètes ». « Une couleur fait surgir des figures comme par enchantement tandis que trois traits fins forment le paysage et qu’un son timide rend l’émotion ».

On trouvera également dans cette anthologie des Blätter für die Kunst les différentes versions de l’art poétique des symbolistes allemands, celle de Carl August Klein sur l’art nouveau de Stefan Georg, qui cite les propos de Novalis sur la poésie comme art mitoyen entre les arts plastiques et les arts du son, ainsi que le hiératique hommage à Hölderlin de George et ses aphorismes sur la rime et le rythme, dont le fameux : « la mesure la plus rigoureuse est en même temps la liberté la plus haute ».

Jacques Munier

Revue Villa Europa N°3, la revue qui prolonge et maintient cette présence française en Allemagne, une émanation de l’Institut français de Saarbrücken, placée sous la direction avisée et chaleureuse de Valérie Deshoulières.

Avec, au sommaire de cette livraison, une contribution de Jean-Michel Mathonière qui remonte aux origines de l’histoire du compagnonnage en Europe, un texte de Pierre Brunel sur Rimbaud et la vieille Europe, et l’Europe « aux nouveaux parapets », un retour sur le sens du suicide de Stefan Zweig au début de l’année 1942, loin d’une Europe éloignée d’elle-même pour cet européen qui a apporté une contribution si personnelle à « l’esprit de l’Europe », quant à celle de Vaclav Havel, elle est ici étudiée par Jacques Rupnik, et Camille de Toledo adresse à travers l’Europe une « Lettre aux nouvelles générations »

Toute une moisson de textes littéraires dans la partie « Terres d’encre » de la revue : Carine Lacroix, Marion Aubert, Lorette Nobécourt, Fernand Cambon, Jean-Baptiste Para

Et une initiative originale : la rubrique « Pont des arts » rassemble une sélection des productions d’étudiants au cours d’un atelier d’écriture, des exercices littéraires en écho à la programmation culturelle et artistique de l’Institut français

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration