France Culture
France Culture
Publicité

Jacques Hochmann : Une histoire de l’empathie (Odile Jacob) / Revue Gradhiva N° 15 Dossier Robots étrangement humains (musée du quai Branly)

gradhiva
gradhiva
empathie
empathie

Le terme est d’usage récent et d’origine anglaise, il apparaît en France dans la traduction d’un article de Ralph Greenson, le psychanalyste des stars d’Hollywood (notamment de Marylin Monroe), un article intitulé « L’empathie et ses phases diverses », paru en 1961 dans la Revue française de psychanalyse, qui définit l’empathie comme « l’expérience des sentiments d’autrui », une « connaissance émotionnelle » dont il voit les prémices dans les rapports non verbaux, épidermiques et tactiles, de la mère avec son bébé. Avant cela, on parlait plutôt de sympathie, de compassion, voire comme chez Rousseau, après Spinoza, de pitié, un mécanisme destiné à contrebalancer l’amour-propre. Mais par rapport à la sympathie, qui désigne un sentiment d’affinité, ou une fusion affective avec l’autre, l’empathie implique une forme de connaissance et presque un aspect rationnel, comme on le verra dans la définition qu’en a donnée la psychanalyse et dans l’usage essentiel qu’elle en a fait, même si on a pu lui préférer chez nous le terme plus technique de « contre-transfert ». Pour Jacques Hochmann, l’empathie est un moyen de connaissance, « une démarche cognitive qui nous permet d’appréhender l’intimité d’autrui, mais aussi une « effusion consolatrice », « une poussée affective vers l’autre qui nous permet d’apprécier et de partager ses émotions ». Aujourd’hui servie à toutes les sauces, du management ou du marketing à l’éducation en passant par la médecine ou le travail social, sa promotion récente et fulgurante lui apparaît comme un symptôme paradoxal de nos sociétés de communication à distance, où le lien social se délite et où monte une méfiance croissante à l’égard du collectif, au bénéfice des relations entre individus.

Publicité

Curieusement, c’est d’abord dans le vocabulaire de la philosophie esthétique du romantisme allemand que le terme fait son apparition, en particulier chez Novalis, qui emploie dans le conte philosophique intitulé Les disciples à Saïs le néologisme d’empatia pour désigner le chemin initiatique qui mène à la connaissance intime de la nature. Mais le mot traduit en fait un concept essentiel du romantisme, l’Einfühlung, qui apparaît dans le champ de l’esthétique pour définir l’émotion provoquée par le spectacle de la nature, qui produit le sentiment de la beauté, un thème de prédilection pour les auteurs romantiques. Einfühlung est dérivé de hinein fühlen, qui signifie « sentir de l’intérieur », une forme de connaissance intuitive dont Baudelaire se fera l’écho dans le poème des Fleurs du mal intitulé Correspondances, où il est question de la nature comme d’un temple « où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles » « forêts de symboles » qui nous observent « avec des regards familiers » et où, « dans une ténébreuse et profonde unité », « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». (cité P. 39)

C’est au philosophe Théodore Lipps que l’on doit le transfert du concept d’Einfühlung de l’esthétique à la psychologie et, en 1909, au psychologue américain Edward Titchener, lecteur de Lipps, la traduction d’Einfühlung par empathy . Mais c’est Freud, également lecteur de Lipps, qui placera le concept dans l’orbite royale de la psychanalyse. D’abord utilisé dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, où il désigne le processus d’empathie qui nous permet de prendre conscience du caractère comique d’une remarque stupide ou d’un non-sens en nous identifiant et nous comparant intérieurement à son auteur, l’Einfühlung en viendra à définir l’attitude de l’analyste dans la cure. Il s’agit de laisser au patient le temps d’établir un rapport de transfert et de ne pas se précipiter pour avancer une interprétation qui, avant l’heure, ne serait pas efficace. Freud conseille d’adopter cette attitude d’empathie, en évitant de « moraliser » ou de donner son avis, tout en enregistrant les informations en provenance de l’inconscient. C’est ce qu’on a aussi appelé le contre-transfert, qui emprunte à un autre concept central de la psychanalyse, celui d’identification, l’élément de cette capacité d’empathie, dont on sait l’importance dans la vie psychique et dans la formation du moi, par exemple pour dépasser le complexe d’Œdipe par l’identification au père.

Jacques Hochmann rappelle également l’importance du concept d’Einfühlung, d’empathie, dans la phénoménologie, de Husserl à Merleau-Ponty, mais aussi dans la sociologie, depuis Gabriel Tarde, qui considérait la société comme un ensemble gouverné par les lois de l’invention et de l’imitation et dont les analyses de la foule et des mouvements collectifs doivent beaucoup à cette idée de l’imitation affective. Il évoque également Georg Simmel, qui n’employait pas non plus le terme d’empathie mais faisait des actions réciproques l’objet central de l’enquête sociologique. Mais c’est surtout Herbert Blumer, chef de file du courant de « l’interactionnisme symbolique » de l’Ecole de Chicago qui exploita toutes les potentialités sociologiques de la notion d’empathie et exerça une influence décisive sur des auteurs comme Erving Goffman dans ses travaux sur la « présentation de soi », sur le fonctionnement d’institutions isolées comme les asiles d’aliénés ou la stigmatisation sociale.

Que se passe-il dans notre cerveau lorsque nous éprouvons de l’empathie ? La question s’est posé notamment au cours de recherches sur l’autisme, dont on a cru un moment qu’il pouvait avoir pour cause un défaut d’empathie. En fait l’empathie couvrant un large spectre allant du sentiment de sollicitude pour autrui à la connaissance de ses pensées, un grand nombre de structures cérébrales sont impliquées.

Jacques Munier

Revue Gradhiva N° 15 Dossier Robots étrangement humains (musée du quai Branly)

Peut-on éprouver de l’empathie pour un robot ? Oui, semblent répondre Denis Vidal et Emmanuel Grimaud, qui ont coordonné le dossier, en citant le roboticien japonais Masahiro Mori qui souligne que la multiplication des traits anthropomorphes des robots permet de faciliter les interactions avec eux. De là à ce qu’on pleure leur perte… (Masahiro Mori qui donne également une contribution au dossier où il s’inspire notamment des réflexions de S. Freud sur la notion d’inquiétante étrangeté)

La perspective comparatiste : Charles Malamoud