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Laurence Aubry, Béatrice Turpin (ss. dir.) : Victor Klemperer, Repenser le langage totalitaire. Colloque de Cerisy (CNRS Editions) / Revue** NUNC** N°28 Dossier Erri de Luca (Editions de Corlevour)

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Laurence Aubry, Béatrice Turpin : Victor Klemperer, Repenser le langage totalitaire. Colloque de Cerisy (CNRS Editions)

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« La langue qui poétise et pense à ta place… » Victor Klemperer a souvent cité cette phrase de Schiller qui résume son travail clandestin, au cœur de l’Allemagne nazie, de décryptage de la langue du Troisième Reich, qui – je cite – « ne se contente pas de penser à ma place » mais « dirige aussi mes sentiments, régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle ». Le relevé des éléments toxiques inoculés à la langue allemande et de sa contamination par la propagande nazie a été publié en 1947 sous le titre ironique de Lingua Tertii Imperii , par le professeur de philologie romane de l’université de Dresde, d’origine juive et converti en 1903 sous l’influence de son frère au protestantisme, et qui se verra dès 1935 interdire d’enseignement comme non-aryen. Le livre est traduit et publié en français sous le titre LTI, la langue du IIIe Reich en 1996 et il est resté un classique indémodable sur la technique de manipulation des esprits par la langue. Mais de l’aveu de Klemperer lui-même, l’ouvrage sous titré Carnet de notes d’un philologue était demeuré à l’état d’esquisse et il revenait « aux véritables chercheurs qui viendront après » - disait-il - de faire aboutir ses pénétrantes observations dans un travail scientifique de synthèse et d’actualisation, éventuellement consacré à d’autres types de langage totalitaire. Les auteurs de cet ouvrage collectif, issu d’un colloque à Cerisy, l’ont pris au mot. Et en croisant les approches de linguistes, de psychanalystes et d’historiens de la littérature ils ont partiellement réalisé le programme qu’entrevoyait le philologue, qui devait inclure également des historiens, des économistes – on pense ici à la novlangue néo-libérale –des juristes, des théologiens – sans doute pour analyser la mystique dévoyée à laquelle cette langue a constamment recours – et même des biologistes, car dans sa grande clairvoyance il pensait sans doute aux développements récents des sciences cognitives.

L’intérêt de l’ouvrage publié sous la direction de Laurence Aubry et de Béatrice Turpin réside également dans son ouverture à d’autres aires géographiques, comme l’Amérique latine ou la Corée du nord, à d’autres langages totalitaires, en Europe de l’est ou dans la Chine maoïste, ou à des figures plus ciblées comme la métaphore, l’amalgame, la calomnie ou l’invective. Bernard Lamizet esquisse une sémiotique du totalitarisme et notamment de son rapport au temps, qui vise à abolir le passé et son inscription dans la distance critique de l’histoire en le ramenant à un présent perpétuel dont le postulé Reich de mille ans est l’expression la plus pathétique. « Le présent s’est transformé en futur – écrivait Klemperer – Depuis le début de la guerre, on voit une affiche portant divers drapeaux et cette déclaration confiante : « La victoire est sous nos drapeaux ». Ce refoulement du passé, cette confusion du présent avec l’imaginaire de l’attente Victor Klemperer lui voit également un équivalent dans la mystique de l’élan . « Tout le vocabulaire du nazisme – dit-il – est dominé par la volonté de mouvement et d’action ». Et dans cette assignation à la dimension projetée du temps on peut aussi voir l’œuvre de ce qui fonde la sémiotique du totalitarisme, l’effacement de la frontière entre l’individuel et le collectif. Tu n’es rien, ton peuple est tout , pouvait-on lire sur les banderoles déployées dans les grands-messes du parti, à quoi Klemperer ajoute : « tu n’es jamais seul avec toi-même, seul avec les tiens, tu es toujours sous le regard de ton peuple ».

La psychanalyste Françoise Samson rappelle, Lacan à l’appui, l’usage infantilisant du pronom si peu personnel « tu ». Dans ces discours où tout est appel, déclamation, sommation, éructation, hurlement, le « tu » est une façon d’objectiver l’autre, lorsqu’on le désigne ou le dénonce, indistinctement. L’usage dénote également le registre militaire du discours, qui selon Klemperer « a d’abord influencé la LTI avant d’être corrompu par elle ». Ainsi les SS de sinistre mémoire – on peut relever au passage le goût immodéré de cette novlangue pour les acronymes, qu’on verra proliférer dans la défense d’Eichmann à Jérusalem – SS est une abréviation de Schutzstaffel, ce qui signifie « escouade de protection ». C’est ainsi qu’on brandit la menace imaginaire d’une invasion intérieure sans avoir à la démontrer. On peut également déplorer l’effacement de la distinction entre langue écrite et parlée, la langue de Goethe fourbie dans un chenil où sont aboyés des ordres comminatoires qui résonnent d’adverbes et d’épithètes nouvellement promus comme « aveuglément », ou « fanatique », lequel est censé tout absorber : l’héroïsme et la loyauté – je cite –« dans la même sauce brune ».

De cette sombre cuisine, Victor Klemperer, dont l’esprit se consolait à la lecture de Voltaire ou de quelques vers d’André Chénier dans sa réclusion au fond d’une Judenhaus de Dresde, de cette alchimie moyenâgeuse le fin lettré avait deviné les recettes : « le nazisme se trouve déjà en germe dans le romantisme : le détrônement de la raison, la bestialisation de l’homme, la glorification de l’idée de puissance, du prédateur, de la tête blonde » et il ajoutait, comme la cerise sur le gâteau : « le romantisme et le business à grand renfort publicitaire, Novalis et Barnum ».

La contribution d’Evelyne Guzy-Burgman étudie la langue du djihad à la lumière de LTI . Elle souligne dans cette « guerre des mots » l’effet d’authenticité produit par les emprunts à la langue du Coran par le mouvement mondialisé du djihad islamique, à l’instar du nazisme « qui – je cite Klemperer – a été pris par des millions gens pour l’Evangile parce qu’il se servait de la langue de l’Evangile » Pour compléter cette édifiante lecture, il faut citer deux développements contemporains de ces analyses : Alain Bihr, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste , Pages deux, Lausanne, 2007 ou de Michel Feynie Les maux du management aux éditionsLe bord de l’eau, 2010

(La novlangue néolibérale c’est par exemple lorsqu’on annonce des licenciements comme un plan de sauvegarde de l’emploi)

Une invitation à lire ou à relire Victor Klemperer, aujourd’hui disponible en poche, cet étonnant et inoubliable témoignage d’une résistance de l’intelligence dans de sombres temps (LTI, la langue du IIIe Reich, Pocket)

Jacques Munier

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Feynie
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A lire également :

Charlotte Beradt : Rêver sous le IIIe Reich (Petite Bibliothèque Payot) Opposante de la première heure au régime hitlérien, Charlotte Beradt (1901-1986) conçut dans une volonté de résistance une étrange entreprise : de 1933 à 1939, elle rassembla 300 rêves de femmes et d'hommes ordinaires pour mesurer combien le nouveau régime "malmenait les âmes"...

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Revue **NUNC ** N°28 Dossier Erri de Luca (Editions de Corlevour)

Avec un grand entretien conduit par Gemma Serrano et deux poèmes inédits d’Erri de Luca, traduits par Danièle Valin, extraits du recueil L’hôte impénitent, ainsi que différentes approches :

SHEKHINA Dossier Erri De LUCA sous la direction de Franck Damour et Réginald Gaillard

Réginald Gaillard, Erri De Luca. L’ange qui se tient à l’écart .

Erri De LUCA & Gemma SERRANO Sans traces (Entretien).

Jean MATTERN Lecture de l’insensé .

Erri De LUCA L’hôte impénitent (traduction de Danièle Valin).

Robert SCHOLTUS L’Évangile selon Erri .

Jacqueline ASSAËL Connaître, « naître ensemble », Tu, mio. Les particularités de Tu, mio comme roman d’apprentissage.

Eddy DEVOLDER Bribes de conversation avec Erri.

Elise MONTEL-HURTIN Une Lecture des Écritures. Les narrations d’Erri De Luca.

Jeanne-Marie BAUDE Erri De Luca : « Les mains crucifiés étaient calleuses » – Notes en lisant

Colette NYS-MAZURE Erri De Luca. Aller simple. Poèmes

Gemma SERRANO Topographie de l’écart

CAHIER « CINQ POÉTES EXPRESSIONNISTES ALLEMANDS » traduits et présentés par Raoul DE VARAX

Raoul DE VARAX L’expressionnisme ou le second souffle de la poésie allemande moderne .

Georg TRAKL Poèmes .

Georg HEYM Poèmes .

Gottfried BENN Poèmes .

Else LASKER-SCHÜLER Poèmes .

Ernst STADLER Poèmes .

Références

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Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration