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Ramita Navai : Vivre et mentir à Téhéran (Stock) À paraître le 18 février / Revue Hérodote N°155 Dossier géopolitique de l’énergie (La Découverte)

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Il paraît que tout le monde ment, à Téhéran. Les enfants qui ont appris à dire qu’il n’y a pas d’alcool à la maison, ou comme Amir, dont les parents organisent chez eux des réunions d’opposants, qui dispose d’un stock d’excuses pour les justifier les commerçants qui ouvrent leur arrière-boutique aux clients pour fumer, boire et manger pendant les mois de jeûne les jeunes filles qui s’arrangent pour flirter avec les garçons à l’abri des regards et de la police islamique, dont la présence est signalée à la ronde par « des signaux discrets à coup de sourcils relevés, de hochements de tête et de regards noirs en direction des fourgons » les jeunes hommes qui pratiquent en secret, depuis que le gouvernement l’a interdite, la flagellation lors de la fête d’Achoura, une performance macho, sanglante et mystique, dont Morteza est ici un habitué, tout en dissimulant son homosexualité… Le mensonge est d’ailleurs une tradition ancienne, liée à la religion chiite, minoritaire et persécutée dans le monde musulman, et elle porte même un nom : taqiya . Aujourd’hui c’est le régime islamique qui la suscite par son ingérence jusque dans les affaires les plus intimes. Mais ça fait belle lurette que le pli est pris : le grand poète et mystique persan Saadi Shirazi ne disait-il pas : « Mieux vaut le mensonge qui maintient la paix que la vérité qui déstabilise » ?

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D’origine iranienne, Ramita Navai est une journaliste britannique, elle a été correspondante du Times à Téhéran de 2003 à 2006. C’est là qu’elle a rencontré les personnages dont elle brosse les portraits et raconte la vie, Téhéranais ordinaires ou vivant dans les marges, comme Leyla, la prostituée devenue actrice porno, ou Ashgar, le jeune toxicomane passé de l’opium à l’héroïne. Les statistiques officielles déplorent un des taux les plus élevés d’addiction au monde, avec 10 millions de drogués, soit près d’un-huitième de la population. Et à Téhéran la prostitution est tellement répandue que les autorités ne savent plus quoi faire pour l’enrayer. Ce n’est pas faute pourtant d’être obnubilées par les questions touchant à la sexualité : « Législateurs et érudits – je cite – passent des heures à parler de sexe, philosopher sur le sexe, condamner le sexe, punir le sexe. Les mollahs édictent un nombre infini de fatwas à son sujet, dont certaines sont devenues légendaires », comme celle qui délibère à propos des suites d’un tremblement de terre causant l’effondrement d’un étage, la chute inopinée d’un homme sur sa voisine du dessous ainsi que son érection subite : quel est le statut de l’enfant né des suites de la pénétration qui – logiquement – s’ensuivit alors ?

À la fin de son livre, Ramita Navai donne quelques éléments d’information sur les principaux personnages de ses récits, dont elle a changé les noms, parfois les activités ou les lieux de vie pour protéger leur anonymat. C’est le cas de la belle et chaste Somayeh, mariée vierge et finalement confrontée aux mensonges répétés de son mari, des mensonges qui en révèlent d’autres en chaîne, commis par son père, une histoire émouvante au sein d’une famille pourtant bien conservatrice. C’est le cas aussi dans le récit bouleversant du jeune Amir, opposant athée et blogueur, dont les parents ont été arrêtés alors qu’il avait six ans, au début de la Révolution, et pendus haut et court dans la sinistre prison d’Evin où l’enfant les a suivi. Ses terribles souvenirs, le drame qui l’a rendu muet pendant plus de deux ans, lui qui savait si bien mentir au sujet des réunions politiques chez lui, reviennent comme un retour de flamme lorsque le juge qui a prononcé la sentence de mort, tourmenté par le remords, recherche chacun des enfants de ceux qu’il a condamné à la peine capitale pour implorer leur pardon. Étonnante démarche qui se heurte au refus réitéré d’Amir. Le vieux juge confesse qu’un jour il a compris qu’il se mentait à lui-même, au monde et même à Dieu. Après plusieurs tentatives infructueuses de sa part et un travail intérieur du jeune Amir, celui-ci lâche enfin : « je n’éprouve nulle haine pour vous, mais je ne pourrai jamais vous pardonner ».

Toutes ces rencontres se égrenées du nord bourgeois et résidentiel au sud populeux voire marginal de Téhéran tout au long de l’artère bordée de sycomores qui s’appelle désormais l’avenue Vali Asr, qui pompe tous les jours la vie frénétique de Téhéran « pour la recracher dans les recoins les plus reculés de la ville ». Pour des raisons soi-disant écologiques – les arbres étant malades – on a coupés les sycomores en catimini mais on dit que c’est parce qu’ils gênaient les caméras de la police. Avec ou sans eux Ramita Navai a arpenté l’avenue en tous sens, prêtant à l’un de ses personnages, Dariush, moudjahidine exilé revenu en mission pour exécuter le chef de la police de Téhéran, les impressions de ceux qui font retour dans la capitale et respirent à nouveau « le parfum âcre de Téhéran », « mélange d’odeurs de boules antimites, d’herbes séchées, de terre et d’essence ».

Jacques Munier

A lire aussi :

Gohar Homayounpour : Une psychanalyste à Téhéran (Bayard)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-une-psychanalyste-a-teheran-revue-cites-2013-10-02

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Revue Hérodote N°155 Dossier géopolitique de l’énergie (La Découverte)

hérodote
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http://www.herodote.org/

Malgré d’importantes réserves pétrolières et gazières la production iranienne a chuté de plus de 75% à cause de l’embargo. Dans cette livraison de la revue, Jean-Luc Racine fait le point sur les projets de coopération avec la puissance régionale qu’est l’Inde.

Au sommaire :

L'énergie : un facteur géopolitique plus ou moins efficace, par Béatrice Giblin Les fantasmes géopolitiques du pétrole dans les pays en guerre... ou pas, par Marc-Antoine Pérouse de Montclos Le bassin atlantique : une nouvelle géopolitique des hydrocarbures entre les Amériques et l'Afrique, par Benjamin Augé Les relations pétrogazières UE-Russie et le débouché chinois. La géopolitique avant le commerce, par Jean-Sylvestre Mongrenier L'énergie - facteur d'intégration et de désintégration en Europe : Bilan du quart de siècle depuis la chute du Mur de Berlin, par Susanne Nies De la Caspienne à la Turquie : les enjeux du Corridor gazier Sud-Européen, par Noémie Rebière Les Balkans en quête d'un nouveau souffle : le Sud-Est européen au révélateur des enjeux énergétiques, par Renaud Dorlhiac La géopolitique indienne de l'énergie, par Jean-Luc Racine Israël-Palestine : une géopolitique de l'énergie, par David Amsellem Du « pays perdu » de Blayais à l« 'Émirat de Saint-Vulbas » : les territoires de dépendance au nucléaire en France, par Teva Meyer

Références

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Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration