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Résumé

Un Atelier de création radiophonique en immersion dans les archives du cinéaste Jean-Luc Godard. Adrien Chevrier a exploré ce hangar situé en Auvergne en compagnie notamment d'Olivier Cadiot et propose l’archéologie d’une méthode et cette traversée de l'histoire du cinéma français.

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C’est un grand bâtiment en tôles ondulées. De chaque côté de l’entrée, deux grands fenêtres en forme de hublots. Comme deux grands yeux (comme les mains ou comme les images, ceux-là vont également par deux). Deux grands yeux mouillés par la neige.

Hangar contenant les archives du cinéaste Jean-Luc Godard, dans le département du Cantal.
Hangar contenant les archives du cinéaste Jean-Luc Godard, dans le département du Cantal.
- Céline Ters

Car ce jour-là, à notre arrivée, il neigeait. Le bâtiment est posé au milieu des champs, en lisière d’un village, le long d’une petite route départementale. Le lieu idéal "pour cacher un trésor", fera remarquer l’écrivain Olivier Cadiot, qui nous a accompagnés. Et pour cause : ce hangar contient une partie importante des archives du cinéaste Jean-Luc Godard. Des centaines de cartons dans lesquels a été entreposée l’intégralité du contenu de son atelier : ses livres, les masters de ses films, ses bandes sons, les travaux préparatoires aux Histoire(s) du cinéma, sa table de montage, une partie de sa correspondance, et une partie de son matériel technique.

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"La paroisse morte", texte paru dans la revue Trafic en 1991.
"La paroisse morte", texte paru dans la revue Trafic en 1991.
- Jean-Luc Godard

Quelques années en arrière.  
La scène se passe en 2015. Jean-Luc Godard venait de terminer (son) Adieu au langage et il avait évoqué à plusieurs reprises l’idée qu’il s’agissait là, peut-être, de son dernier film. Il avait donc décidé de se débarrasser de l’intégralité du contenu de son atelier suisse, à Rolle. Une société s’était chargée du déménagement et l’ensemble des cartons avait été entreposé - hasard des géographies administratives et personnelles - dans un hangar au milieu du Cantal, près de Mauriac, pas loin d’Aurillac. 
Nous avons obtenu de Jean-Paul Battaggia l’autorisation de nous y rendre avec une équipe de tournage et nous avons proposé à l’écrivain Olivier Cadiot de nous accompagner. Il a accepté.

Sonimages réalisateurs, archive
Sonimages réalisateurs, archive
- Adrien Chevrier

Donc il neigeait lorsque nous sommes arrivés ; le paysage blanc et le hangar froid. Gilles Le Manac’h nous a accueilli et nous avons installé nos micros. Nous avons commencé à ouvrir les cartons, les uns après les autres, dans le désordre. Et nous avons enregistré : les réactions d’Olivier Cadiot, ses questions adressées à Nicole Brenez que nous allions enregistrer à notre retour à Paris, des lectures spontanées, des bruits, des inventaires.

Divers outils à main : un journal, 18 crayons à aquarelle dans une boite métallique, le roman Jean-Luc persécuté, un pied-projecteur, le portrait d'une femme, un coupe-papier à levier, un  serre joint noir, une paire de ciseaux métalliques, un fer à souder, une carte de Rolle et Genève, une cartouche imprimante Magenta, plusieurs feuilles de journaux comptables, l'attente, l'oubli, tout compte fait, donner à voir.

Nous avons ouvert les cartons sans savoir ce que nous cherchions, sinon des bouts et des fragments, des documents, des lettres, et -surtout- une certaine méthode de travail propre à Jean-Luc Godard. Une archive vivante. Car une archive, c’est aussi une boîte à outils, une certaine façon de façonner la mémoire et le souvenir du temps présent, ce avec quoi et ceux avec qui on travaille, on imagine ou on élabore une œuvre - "sans synthèse, donc" - et en s’actualisant dans le temps.

"Car personne ne sait mieux que Godard peindre l'ordre du désordre. Toujours. Dans Les carabiniers, Vivre sa vie, Bande à part, ici. Le désordre de notre monde est sa matière, à l'issue des villes modernes, luisantes de néon et de formica, dans les quartiers suburbains ou les arrière-cours, ce que personne ne voit jamais avec les yeux de l'art, les poutrelles tordues, les machines rouillées, les déchets, les boîtes de conserves, des filins d'acier, tout ce bidonville de notre vie sans quoi nous ne pourrions vivre, mais que nous nous arrangeons pour ne pas voir. Et de cela comme de l'accident et du meurtre il fait la beauté. L'ordre de ce qui ne peut en avoir, par définition". Louis Aragon, "Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard"

De ce désordre des archives, nous avons essayé de faire un travail de montage, un travail de montage sur le montage.  
C’est peut-être cela aussi qu’il avait appelé, de sa belle formule, un "détour direct".

"Il s’agit donc bien de faire un détour, mais c’est, si j’ose dire : un détour direct. C’est-à-dire un détour qui nous permettra d’affronter directement les redoutables petits problèmes que pose tant bien que mal le film que nous avons tourné ensemble au début de cette année".  Jean-Luc Godard, Des années Mao aux années 1980

Photogramme du film Histoire(s) du cinéma
Photogramme du film Histoire(s) du cinéma
- Jean-Luc Godard

Nous nous sommes efforcés de (dé)montrer, par le son et par le montage, qu’un film - mais qu’une œuvre en général - se construit toujours d’une constellation de bouts, de bouts de miroirs, de fragments, de fragments de livres et de souvenirs, de l’écorce des gestes et des films des autres, de l’agencement de nos nerfs ou de celui de nos cœurs.

"Je n'écris pas mes scénarios, j'improvise au fur et à mesure du tournage. Or, cette improvisation ne peut être que le fruit d'un travail intérieur préalable et qui suppose une concentration. En fait, je ne fais pas seulement du cinéma quand je tourne, je fais mes films quand je rêve, quand je déjeune, quand je lis, quand je parle avec vous [...] Au cours d'un film – dans son discours, c'est-à-dire son cours discontinu – j'ai envie de tout faire, à propos du sport, de la politique, et même de l'épicerie". Jean-Luc Godard, Godard par Godard. Les Années Karina

Nous avons essayé de faire à la fois l’archéologie d’une méthode et, à partir de là ou pour la rejoindre, la tentative d’une expérience sensible sonore : celle d’un espace ou d’un lieu -un hangar de cinéma au milieu des champs-, celle d’une matière -le son des films et des vidéos de Jean-Luc Godard- et celle enfin d’un matériau -des archives-.  Et peut-être nous sommes nous finalement rendu compte qu’Aragon avait déjà tout dit : "Je voulais parler de l'art. Et je ne parle que de la vie".

Adrien Chevrier

Un Atelier de Création Radiophonique pour une Expérience signée Adrien Chevrier, réalisée par Céline Ters
-une Expérience en son 3D à écouter, idéalement, au casque-

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Pour en savoir plus

Bibliographie

  • Louis Aragon, "Qu’est-ce que l’Art, Jean-Luc Godard ?", Les Lettres françaises, 1096, 1965.
  • Antoine de Baecque, Gilles Mouëllic, Godard / Machines, Yellow now / côté cinéma, 2020.
  • Annick Bouleau, Passage du cinéma, 4992, Ansedonia, 2013.
  • Nicole Brenez, David Faroult, Michaël Temple, et. al., Jean-Luc Godard. Documents, Éditions du Centre Pompidou, 2006.
  • Nicole Brenez, Cinémas d’avant-garde, Cahiers du cinéma / SCÉRÉN-CNDP, 2006.
  • Nicole Brenez, manifestations. Écrits politiques sur le cinéma et autres arts filmiques, de l’incidence éditeur, 2019.
  • Olivier Cadiot, Le Colonel des zouaves, POL, 1997.
  • Olivier Cadiot, Un nid pour quoi faire, POL, 2007.
  • Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, POL, 2016/2017.
  • Stéphan Crasneanscki (dir.), What we leave behind, Libraryman, 2021.
  • Jean-Luc Godard, Youssef Ishaghpour, Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, Verdier 2020.
  • Jean-Luc Godard, Introduction à une véritable histoire du cinéma, Éditions Albatros, 1980.
  • Jean-Luc Godard, Histoire(s) du cinéma, Gallimard / Gaumont, 1998.
  • Jean-Luc Godard, "Montage mon beau souci", Cahiers du cinéma, 65, 1956
  • Jean-Luc Godard, "La Paroisse", Trafic, 1, 1992.
  • Jean-Luc Godard, Godard par Godard. Les Années Karina, Flammarion, 2007.

Extraits de films de Jean-Luc Godard

Pierrot le fou, Lettre à Gilles Jacob,  Lettre à Freddy Buache, Dans le noir du temps, Histoire(s) du cinéma, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma, Scénario du film "Passion", JLG par JLG, Allemagne neuf zéro, Le livre d’image, Soigne ta droite, Adieu au langage

Avec Anne-Marie Miéville : The Old place et Ici et ailleurs

Archives

  • Jean-Luc Godard*, Cinéma Cinémas*, 1987.
  • Jean-Luc Godard, Le Bon Plaisir, France Culture, 1995.
  • Jean-Luc Godard, Hors Champs, France Culture, 2011.

Musique

La Chasse au loup de Vladimir Vissotsky

A découvrir

Ouvrir le cinéma, observer, deviner, pratiquer, site d'Annick Bouleau

Générique

Avec :

  • Annick Bouleau
  • Nicole Brenez
  • Olivier Cadiot
  • Prudence Castelot

Prise de son : Yann Fressy, Pierric Charles, Pierre Henry et Grégory Wallon

Mixage : Frédéric Changenet

Réalisation : Céline Ters

Une création sonore d’Adrien Chevrier

Remerciements

Merci à Jean-Luc Godard, Fabrice Aragno, Jean-Paul Battagia, Gilles Le Manac’h, François Musy, Arnaud Lambert et Vincent Sorrel.

Photogramme du film Histoire(s) du cinéma
Photogramme du film Histoire(s) du cinéma
- Jean-Luc Godard
58 min
42 min