Mon accent étranger

Avec l'accent
Avec l'accent - Dessin de Ricardo Mosner
Avec l'accent - Dessin de Ricardo Mosner
Avec l'accent - Dessin de Ricardo Mosner
Publicité

Quelle langue derrière ma langue ? Avoir un accent c’est avoir une particularité physique, qui vous signale, qui vous colle, qui vous attrape par la bouche. Andrea Cohen interroge l’essence de ce signe sonore distinctif.

Une Expérience signée Andrea Cohen, réalisée par Franck Lilin

"Deux syllabes suffisent - même une - et la prononciation d'un seul mot pour révéler, derrière la langue parlée, la présence d'une autre langue. Cela s'appelle un accent." -Alain Fleischer-

Publicité

Moi
"Je trimballe mon accent comme la preuve de mon origine"
Pourquoi l’accent ? parce que c’est mon état et mon être, parce que vivre en France c’est vivre avec un accent : délicieux pour les amis, dérangeant pour certains, signature de mon étrangeté. Est-ce que cette signature m’assigne une place dans la société ? M’isole-t-elle, me circonscrit-elle ? Quand je parle, ça sonne différent, je sonne différent… De cette problématique intime et quotidienne, j'ai voulu en faire le sujet d’un essai radiophonique.
Pour la creuser, pour la partager, pour demander aux autres, à celles ou ceux qui ont un accent, comment (le) vivent-ils leur accent, comment ils se débrouillent avec cette différence. Comparer les expériences, rendre compte d’une situation qui se cristallise dans l’oreille de l’autre…
Vous avez un accent : vous venez d’où ? C’est à cause de mon accent, que l’on me pose des questions qui me renvoient à mon origine, des questions qui ébranlent l’identité sui generis que je me suis construite, jamais totalement acquise. Je ne serai donc jamais membre à part entière de cette nouvelle famille linguistique ?

Je collecte les phrases : certaines violentes : "on comprend rien à ce qu’elle dit" ; "elle a un accent épouvantable, un accent à couper au couteau" ; certaines délicates : "Vous avez un petit accent, vous avez du soleil dans la voix…" Vous imaginez mon origine, vous imaginez que chez moi, il fait toujours beau…

Et les autres 
La première information que vous recevez de l’autre est son accent. Avant d’entendre ce qui est énoncé, on entend l’accent de celle ou celui qui l’énonce. Aussi, le sujet vous impose une écoute affinée, lorsqu'une langue est parlée avec un accent.
Vous voulez savoir d’où vient la personne qui est en face de vous, qui parle votre langue mais qui ne la parle pas comme vous ? Quel univers décrit cette langue dont vous comprenez tous les mots et dont la musique sonne autrement dans vos oreilles. Que représente pour vous quelqu’un qui parle votre langue et dont l’accent dénonce, trahit une autre origine ? (Je dis "trahit" comme si le fait de parler avec un accent supposait une quelconque trahison). Avec l’accent entendez-vous une présence vocale ? Ecoutez-vous la langue ou bien, écoutez-vous son double ? A travers le son de la voix, que révèle-t-il l’accent ? Qu’est-ce qu’on entend lorsque quelqu’un parle ? Que dit la voix au delà, en deçà des mots ? Cette question se pose d’une manière plus directe, plus radicale quand la personne qui parle a un accent d’ailleurs.

Perdre ou ne pas perdre l'accent
J’interroge celles et ceux qui, comme moi, ont un accent étranger : comment chacun s’accommode de cela, comment chacun se construit une identité à partir de cette différence fondamentale, reconnaissable non pas à la vue, mais à l’oreille…
Un conflit émerge entre le besoin d’être accepté comme une partie intégrante de la nouvelle communauté et le refus (peut-être inconscient) de quitter son accent accroché à une identité qui éclaterait en mille morceaux si on le perdait. La volonté de ne pas perdre son accent, cela peut signifier le refus de devenir un autre, le désir de garder en soi cette partie de nous qui raconte qu’on vient d’ailleurs.
J’ai un accent, donc je suis (un.e autre ?), car je suis d’ailleurs. Qu'est ce qu'avoir perdu la trace de son origine et donc une part de son identité ?
Celui ou celle qui ne viendrait de nulle part, aurait-il un accent ? Andrea Cohen

Pour en savoir plus

Bibliographie

  • L’accent une langue fantôme d'Alain Fleischer, Seuil, 2005.
  • L’accent, traces de l’exil de Céline Masson, Editions Hermann, 2016.
  • D’où viennent les accents régionaux de Philippe Boula de Mareüil, Editions Le Pommier, 2010.

Générique

Avec :

  • Alain Fleischer, écrivain
  • Céline Masson, psychanalyste
  • Philippe Boula de Mereüil, linguiste

Ainsi que les voix de : François Cheng et Vassilis Alexakis

Et les témoignages et messages de : Ricardo Basualdo, Ranka Bijeljac-Babic, Gabriel Diez , Luisa Futoransky, Agnieszka Grudzinska, Stefano Lanini, Asbel Lopez, Gladis Ledezma, Eugenie Kufler, Lucia Iglesias, Sheila Malovany-Chevallier, Maria Morales, Gricelda Sarmiento, Anna Szmuc, Kate Van Houten et quelques voix anonymes

Reportages :

  • à l’Institut ISIT, Panthéon-Assas Université, avec Brice Poulot Derache, ses collègues et étudiants
  • à la Sorbonne université, section Français-Langues étrangères, avec des étudiants de la classe d’expression écrite et de l’atelier d’écriture créative de Sandrine Aragon.
  • au Conservatoire national supérieur de musique et danse de Paris, dans la classe de diction française d’Agnès Terrier, avec ses élèves Calliopée Perrot et Rita Filipe
  • à l’Ecole normale de musique de Paris avec François Le Roux et ses élèves Soya Kono et Aoi Murasaki

Illustration : Ricardo Mosner

Archives Ina : Ingrid Lecointe

Prise de son : Thomas Robine

Mixage : Eric Boisset

Réalisation : Franck Lilin

Une création sonore d'Andrea Cohen

L'Expérience
58 min

L'équipe