Selon les époques et les cultures, certaines émotions peuvent être médicalisées, exagérées, interdites ou taboues.
Selon les époques et les cultures, certaines émotions peuvent être médicalisées, exagérées, interdites ou taboues. ©Getty - Tim Robberts
Selon les époques et les cultures, certaines émotions peuvent être médicalisées, exagérées, interdites ou taboues. ©Getty - Tim Robberts
Selon les époques et les cultures, certaines émotions peuvent être médicalisées, exagérées, interdites ou taboues. ©Getty - Tim Robberts
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Colère, joie, angoisse, compassion et nostalgie sont-elles des émotions que chacune et chacun d’entre nous ressent de la même façon ? La philosophe et romancière Ilaria Gaspari partage avec nous ses propres sentiments sur la question, et la nécessité de mieux comprendre nos ressentis.

Avec
  • Ilaria Gaspari Docteure en Philosophie de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, autrice de "Leçons de bonheur" (PUF, 2020).

Pendant les vacances, les émotions peuvent se transformer d’au moins deux façons. La première : en un flot d’angoisses provoqué par le vide qu’occupe le travail le reste de l’année. La deuxième : en un chaleureux déballage avec ses proches, et un partage de sentiments enfin permis par le temps que nous accordent ces moments d’insouciance et de disponibilité. Dans tous les cas se pose la question de savoir si on est bien capable de comprendre ce qu’on ressent soi-même. Et plus encore, ce que ressent l’autre. Pour cela, commençons par mieux décortiquer ce qu’est une émotion.

Avec Ilaria Gaspari, philosophe et romancière italienne, autrice de Petit manuel philosophique à l’intention des grands émotifs (Presses universitaires de France, 2022).

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Un livre philosophique marqué par l'expérience personnelle de Ilaria Gaspari

Ilaria Gaspari décrit sa démarche : "Ce livre n'était pas très facile, parce que je me suis rendu compte que j'avais honte de raconter des émotions. Et voilà pourquoi j'ai choisi de le faire. Parce que je voulais recueillir les défis de cette interdiction de les exprimer. J'ai essayé de m'utiliser comme si j'étais du matériel pour faire une expérience. Je voulais seulement mettre à l'aise mes lecteurs et je ne voulais pas être hypocrite et dire qu'il ne faut pas avoir honte de ses émotions, mais ne pas me mettre en jeu."

On retrouve ainsi au fil de l'ouvrage un ensemble d'anecdotes sur la vie de l'autrice : "(Quand) j'étais petite, j'allais à l'école et tout le monde me disait que c'était quelque chose que j'allais devoir cacher toute ma vie. Et j'ai toujours ressenti ces préjugés sur l'émotivité". Or "aujourd'hui on fait une grande exhibition de certains états émotifs. Il y a des états émotionnels qu'on exhibe, sur lesquels on fait vraiment de l'ostentation. Mais c'est toujours des émotions très photogéniques qui nous rendent plus attrayants pour les autres". Et pas celles qui nous mettraient en difficultés, nous feraient perdre le contrôle...

Les émotions et leurs vertus

Or, la philosophe regrette l'idée d'une émotion à contrôler "parce que c'est quelque chose qui (bloquerait) notre compréhension des choses." Elle privilégie l'approche développée par Spinoza au XVIIe siècle : "Bien avant qu'on ne parle d'émotions, Spinoza parlait d'affects. Il a construit une théorie des affects où il prouve ce que les neurosciences d'aujourd'hui confirment : on connaît aussi par notre vie affective, ce n'est pas un obstacle à la raison."

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Les émotions sont aussi des moyens essentiels de communication entre les individus : "Quand on éprouve une émotion, notre émotion dessine sur notre visage son expression. C'est très spontané, ce n'est pas quelque chose qu'on peut contrôler (...) quand on éprouve quelque chose, c'est les autres qui vont les lire sur notre visage. Dans ces faits, il y a la raison communicative des émotions."

Selon elle, il faut "sortir de l'idée qu'il faut normaliser ces émotions, qu'il faut les apprivoiser pour les conformer à un paradigme. Et sortir aussi de l'idée que nos émotions concernent seulement nous-mêmes, parce qu'elles ont quelque chose qui a à faire avec notre relation profonde avec les autres."

Pour une "alphabétisation émotionnelle"

Pour Ilaria Gaspari, nous traversons une "période où la politique et la société ont tendance à instrumentaliser les passions tristes qu'on ne maîtrise pas parce qu'on ne les trouve pas agréables. (...) Elles deviennent plus fortes, peuvent nous dominer. Alors que je pense qu'une alphabétisation émotionnelle nous aiderait à maîtriser nos passions tristes, à ne pas être passif à l'égard de ce que l'on éprouve." Une manière pour la philosophie de nous aider à aspirer à une vie meilleure.

À lire aussi : Bonjour l'angoisse !

L'équipe

Nicolas Herbeaux
Production
Bertille Bourdon
Collaboration
Tom Umbdenstock
Collaboration
Sarah Masson
Production déléguée
Alexandre Choquet
Collaboration
Vivien Demeyère
Réalisation
Anne-Claire Bazin
Production déléguée
Élodie Piel
Collaboration