Des femmes font la queue pendant une distribution de nourriture du Programme alimentaire mondial dans la banlieue de Kaboul, le 6 novembre 2021.
Des femmes font la queue pendant une distribution de nourriture du Programme alimentaire mondial dans la banlieue de Kaboul, le 6 novembre 2021. ©AFP - Hector RETAMAL
Des femmes font la queue pendant une distribution de nourriture du Programme alimentaire mondial dans la banlieue de Kaboul, le 6 novembre 2021. ©AFP - Hector RETAMAL
Des femmes font la queue pendant une distribution de nourriture du Programme alimentaire mondial dans la banlieue de Kaboul, le 6 novembre 2021. ©AFP - Hector RETAMAL
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Six mois après la prise de Kaboul par les Taliban, retour sur une débâcle annoncée.

Avec
  • Michael Barry Politologue et spécialiste en civilisation musulmane classique. Professeur à l'Université américaine de Kaboul.
  • Jean-Pierre Perrin grand reporter à Libération

Il y a six mois, l’armée des Talibans entrait à Kaboul, capitale afghane, entraînant la fuite de son gouvernement et la prise de pouvoir totale des fondamentalistes religieux. Une victoire fulgurante et pourtant prévisible selon les spécialistes, depuis l'amorce du retrait des troupes américaines en mars 2021.

Depuis l’Afghanistan a sombré dans une crise dont les femmes sont les premières victimes, ayant vu leurs droits déniés avec l'instauration de la charia au pouvoir. Malgré les annonces officielles du nouveau pouvoir taliban pour redresser le pays, la population est aujourd’hui menacée d'une importante famine et les aides humanitaires des pays occidentaux se font attendre.

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Comment comprendre une crise qui s'est construite sur près de 40 ans de conflit ayant engagé les plus grandes puissances mondiales ?

Nous en parlons ce matin en compagnie de :

Michael Barry, politologue et spécialiste en civilisation musulmane classique. Professeur à l'Université américaine de Kaboul. Auteur de “Le cri afghan”, L'Asiathèque, 2021

David Fox, chef de bureau de l’AFP pour le Pakistan et l’Afghanistan

Jean-Pierre Perrin, journaliste et écrivain, journaliste à Mediapart, ancien grand reporter à Libération. Auteur de « Kaboul, l’humiliante défaite », aux Editions des Equateurs, 2021

Nadia Nadim, footballeuse d’origine afghane. Le  Documentaire “Nadia, de l'ombre à la lumière” réalisé par Anissa Bonnefont est disponible sur MyCanal, sorti en salles en octobre 2021. Son livre « Nadia Nadim - Mon histoire » est paru en 2021 chez Marabout.

15 août 2021 : un désastre annoncé

Jean-Pierre Perrin rappelle que les accords de retraits américains ont été négociés à Doha sans la présence d’un seul représentant du gouvernement afghan. Complètement marginalisé, sa chute n’était plus qu'une question de mois.

Il n'y avait pas de résistance possible puisqu'une fois l’armée afghane en déroute, il n’y avait plus personne pour s'opposer aux Talibans. Ce n'était pas la société civile qui allait faire front. Jean-Pierre Perrin

Cette défection de l'armée américaine était selon lui prévisible depuis 2003.

D'une part, parce que la décision d’envahir l'Irak a privé l’armée américaine de ses meilleures forces en Afghanistan, notamment des services de renseignement qui sont indispensables dans une guerre. À ce moment-là, les Américains ne voyaient pas la rébellion se ré-organiser, elle est largement invisible. Il y a sans doute eu une faille des services de renseignement.  Jean-Pierre Perrin

D'autre part, il y a la main tendue que les Talibans ont proposé aux États-Unis après leur écrasement en 2001, et qui est restée tendue alors que l’armée américaine va l’ignorer. Jean-Pierre Perrin

On voit l'histoire qui se répète. Les talibans ont annoncé qu’aujourd'hui serait un jour de fête national pour commémorer le 33e anniversaire du retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan.  David Fox

Le peuple Afghan sous le régime Taliban

David Fox, qui se rend régulièrement en Afghanistan depuis une vingtaine d'années, témoigne des nouvelles conditions de vie des Afghans depuis août dernier.

Le nombre de mendiants dans les rues est désespérant. Il est clair qu'il doit y avoir des accommodements. On ne peut pas déjà reconnaître le régime Taliban mais il faut faire face à la réalité. Ils sont au pouvoir et donc l'Occident doit traiter avec eux. David Fox

Nadia Nadim a fui l'Afghanistan en 2000, après l'assassinat de son père par les Talibans. Si une partie de sa famille a pu être évacuée il y a six mois, d'autres de ses proches sont restés. Elle témoigne :

La situation en Afghanistan est triste pour le peuple. Ils sont dans une situation désespérée. Les Talibans sont arrivés au pouvoir et l’accès des femmes à l’éducation est devenu inexistant. Les gens luttent face à la crise économique et à l'hiver et ça me fend le cœur de le voir. […] J’ai encore de la famille en Afghanistan et ils tentent d’avoir une vie normale, ce qui es très difficile parce que les femmes n’ont pas de droits. Les gens sont quasiment en train de mourir de faim. Nadia Nadim

Négocier ou laisser le pays sombrer, est un dilemme auquel doit faire face l'Occident, mais aussi les Talibans.

Depuis au moins un siècle et demi, l’Afghanistan est du point de vue économique un parasite. Ces gouvernements n’existent que grâce à des influx massifs d’assistances étrangères qui ont surtout été britanniques, jusqu'au début du XXe siècle, puis soviétiques, et américains depuis 2001. Les Talibans sont face à un dilemme cruel qui est de demander de quoi vivre et tourner leur régime vers les Américains, alors qu'ils ont tout fait pour les pousser dehors. Mickael Barry

Les États-unis aussi se trouvent face à ce dilemme : la présidence Biden essaye de voir comment d'une part asphyxier le régime des Taliban en refusant les subsides qui ont fait vivre tous les Afghans depuis au moins 150 ans, et d'autre part de ne pas se laisser accuser de faire mourir la population de faim. Mickael Barry