Christine Angot, Mohamed Mbougar Sarr, Sorj Chalandon et Louis-Philippe Dalembert ©AFP - Stephane de Sakutin / Joël Saget
Christine Angot, Mohamed Mbougar Sarr, Sorj Chalandon et Louis-Philippe Dalembert ©AFP - Stephane de Sakutin / Joël Saget
Christine Angot, Mohamed Mbougar Sarr, Sorj Chalandon et Louis-Philippe Dalembert ©AFP - Stephane de Sakutin / Joël Saget
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Résumé

À la veille de l'annonce du prestigieux prix littéraire, Les Matins reçoivent les quatre finalistes en lice pour le Goncourt de l'année 2021.

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Le prix littéraire de l'Académie Goncourt sera annoncé le 3 novembre, après midi, et départagera quatre finalistes : Sorj Chalandon, Louis-Philippe Dalembert, Mohamed Mbougar Sarr et Christine Angot. À cette occasion, ils sont reçus aux Matins pour une dernière présentation de leur roman et leurs impressions pendant cette dernière ligne droite. 

Sorj Chalandon et “Enfant de salaud”

Il est ici question de la mémoire et de son acceptation, par ses acteurs mais aussi ses héritiers. Dans Enfant de salaud, le narrateur apprend le passé de son père pendant la seconde guerre mondiale, alors qu'il était rangé du côté des nazis. 

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La grande histoire se reconstitue à partir des histoires personnelles, et plus particulièrement lors du récit du procès de Klaus Barbie, auquel assistent le narrateur et son père. L'occasion de se confronter au mensonge et à la honte, pesant comme un héritage.

Pour mon grand-père, "enfant de salaud", c'était son fils, qui portait l'uniforme allemand. Mon grand-père était lyonnais, radical-socialiste, amoureux d'Edouard Herriot, et voir son enfant habillé en allemand place Bellecour à Lyon, c'était voir un salaud. Pour moi, ce n'est pas ça : je ne peux pas juger ce que quelqu'un a fait pendant la guerre. Sorj Chalandon

Le salaud, pour moi, c'est l'homme qui a menti toute sa vie à sa famille, qui a été dur avec sa femme, qui a fait de son fils un martyr... Ce qu'il a fait pendant la guerre ne compte pas, mais ce qui entre en ligne de compte, c'est le père qu'il n'a pas pu être après la guerre. Le salaud, c'est l'homme qui ne m'a jamais dit la vérité et qui m'a menti jusqu'à sa mort. Sorj Chalandon

Il y a donc le télescopage du Sorj Chalandon qui écrit chaque jour pour Libération ce qui se passe au procès Barbie, et puis une forme de procès du père, puisque l'auteur enquête pour tenter de découvrir la vérité sur ce père qui n'a cessé de mentir.

Ce qui m'intéressait, c'était de savoir ce que mon père avait fait pendant la guerre, quand je n'étais pas né. Ma plus grande crainte, c'était de l'imaginer collabo dans le sens le plus vilain du terme, c'est-à-dire un petit Lacombe Lucien, un petit milicien ou gestapiste, ou qu'il ait dénoncé des Juifs. En fait, j'ai lu son dossier judiciaire récemment, et ces craintes sont tombées. Je me suis trouvé en face d'un gamin qui avait fait la guerre comme on joue aux cow-boys et aux indiens, et qui avait porté 4 uniformes en 5 ans. En fait, il n'avait aucune conscience politique, aucune certitude. C'est grâce à la mansuétude de la justice française à son égard que je suis aujourd'hui dans votre studio. Sorj Chalandon

Louis-Philippe Dalembert et “Milwaukee Blues”

Pour écrire Milwaukee Blues, Louis-Philippe Dalembert s’est inspiré de l’assassinat de George Floyd en mai 2020 et des événements qui ont suivi dans la ville de Milwaukee, Wisconsin, pour imaginer la vie d’Emmett, afro-américain d’une quarantaine d’années, mort asphyxié sous le genou d’un policier blanc. 

En racontant la vie d’Emmett, du quartier pauvre de Milwaukee dans lequel il a grandi, à l’échec de son rêve américain, celui de devenir footballer professionnel, Louis-Philippe Dalembert propose un portrait des États-Unis déchirés entre les communautés et les héritages de l’esclavagisme et de la ségrégation.

C'est une histoire qui m'habite depuis très longtemps. Cela ne date pas d'hier. C'est un pays que je connais depuis longtemps, où j'ai travaillé et enseigné. Comme beaucoup d'Haïtiens, j'y ai des amis, de la famille. J'ai toujours voulu écrire une forme de "roman américain", et j'ai raconté cette histoire pour faire une traversée des Etats-Unis. Louis-Philippe Dalembert

Il y a une forme originale dans cette histoire : c'est un roman choral. C'est-à-dire que différentes personnes sont convoquées pour raconter ce qu'elles savaient d'Emmett : l'ancienne institutrice, une ex-matonne devenue pasteure, un épicier pakistanais qui a assisté au meurtre... 

Cela m'a permis de ne pas tomber dans une forme de manichéisme où il y aurait les bons d'un côté, les méchants de l'autre. J'ai pu produire une espèce de fresque des Etats-Unis : en parlant d'Emmett, ces personnages parlent aussi d'eux-mêmes, et en parlant d'eux-mêmes, ils parlent de leurs pays, de leur communauté, de ce qu'ils ont vécu. Je me suis même glissé dans la peau du policier pour tenter de comprendre ce qui se passe dans la tête de quelqu'un qui donne la mort à quelqu'un d'autre. Louis-Philippe Dalembert

Mohamed Mbougar Sarr et “La Plus secrète mémoire des hommes”

Paris, de nos jours. Un jeune écrivain sénégalais se lance sur les traces d’un romancier mystérieux, auteur d’un livre polémique paru dans les années 1930, Le Labyrinthe de l'inhumain. Son enquête lui fait traverser les époques, les frontières, et le confronte à l’histoire mouvementée du siècle écoulé. 

Mais Mohamed Mbougar Sarr, dans La Plus secrète mémoire des hommes, plus que d’éclaircir une intrigue, la plonge dans une myriade de questionnements. Et au final, écrit le roman d’une quête, qui est la sienne : que peut la littérature ?

Ce livre est à la fois une enquête et une réflexion sur le métier d'écrivain. Pourquoi avoir choisi de relier les deux ?

J'ai choisi de le faire parce que j'avais envie d'en savoir plus sur ce que je faisais, moi-même comme écrivain. J'avais envie de faire un retour, d'opérer un mouvement réflexif sur le geste même de l'écriture, sur ce que cela engageait, ce que cela mettait en jeu. Mais je ne voulais pas le faire d'une manière un peu savante, aride ou théorique, sur le mode académique. Je voulais éprouver ce que la littérature avait comme sens au contact de la vie et de l'histoire. C'est pour cela que j'ai voulu aller à la recherche d'un écrivain mythique traversant le XXe siècle. Mohamed Mbougar Sarr

Le livre est aussi une évocation de Yambo Ouologuem, écrivain malien né en 1940 qui arrive en France et qui publie son premier roman, Le Devoir de violence, au Seuil.

Le livre fait polémique par son style, son propos, mais il obtient le prix Renaudot la même année, en 1968. Trois ans plus tard, on l'accuse d'avoir plagié des passages de Graham Greene, de Maupassant... Après cet épisode, Ouologuem se retire au Mali après s'être défendu et n'avoir pas été défendu. Il est seul, jeune et n'écrit plus, réduit au silence pendant près de cinquante ans. C'est de lui que je me suis inspiré pour écrire le personnage d'Elimane. Mohamed Mbougar Sarr

Christine Angot et le "Voyage dans l’Est”

Dans Voyage dans l’Est, Christine Angot raconte son histoire, celle de l’inceste qu’elle a vécu, subi par son père à partir de ses 13 ans. À travers ce récit, s’élabore une recherche du fil du temps et des souvenirs, pour comprendre comment le premier interdit universel des sociétés humaines a pu s’installer dans sa vie, au vu et au su de tous. 

Pionnière dans l'introduction de l’inceste dans le débat public, Christine Angot revient dans ce roman sur l’ambiguïté de ses sentiments et de ses réactions lorsque, adulte, son père reviendra dans sa vie. Outre son impossibilité à se refuser, le livre raconte l’échec d’une société à protéger ses victimes et à condamner les coupables. Comment réussir à écrire ces souvenirs ?

Mon but n'était pas d'écrire une relation, car précisément, il n'y a pas de relation entre mon père et moi. Mais il y a eu des actes d'inceste. J'ai tenu, tout simplement, parce que je voulais qu'on comprenne ce qu'était l'inceste. Parce que je voyais, autour de moi, dans des conversations privées ou publiques, que quelle que soit l'évolution de la société sur ce sujet, on ne comprenait pas ce qu'était l'inceste. Christine Angot

La dimension sexuelle avait tendance à aveugler sur le fait que c'est un esclavage au sein de la famille qui a lieu, et que la souffrance de l'inceste a pour particularité d'être à la fois intime et sociale. Or si l'on se concentre sur la dimension sexuelle, on se concentre aussi sur la souffrance intime. Mais on ne comprend rien à l'inceste si l'on ne voit pas que c'est un asservissement de l'enfant. Et c'est un système : il doit y avoir un pouvoir reconnu. J'ai tenu, parce que je tenais à faire comprendre les choses. Quels que soient les livres précédents que j'ai faits, ce n'est pas par cette porte que j'avais attrapé les choses. On ne peut pas tout faire en même temps. Christine Angot

L'autrice revendique le fait d'écrire l'inceste et de ne pas écrire sur l'inceste.

Ecrire sur l'inceste, c'est être en surplomb, et c'est expliquer. C'est élaborer un discours de plus avec des termes de vocabulaire de plus. Seule la littérature peut parler au cœur, plutôt qu'à son intelligence. Il faut abolir les capacités d'analyse pour vraiment comprendre la situation. La littérature sert à cela. Christine Angot

Références

L'équipe

Guillaume Erner
Guillaume Erner
Guillaume Erner
Production
Jules Crétois
Collaboration
Élodie Piel
Collaboration
Pauline Chanu
Production déléguée
Valentin Denis
Stagiaire
Vivien Demeyère
Réalisation