Grève du 19 janvier : quand la réforme des retraites réveille les clivages français

Manifestation à Strasbourg contre la réforme des retraites, le 19 janvier 2023.
Manifestation à Strasbourg contre la réforme des retraites, le 19 janvier 2023. ©AFP - Frederick FLORIN
Manifestation à Strasbourg contre la réforme des retraites, le 19 janvier 2023. ©AFP - Frederick FLORIN
Manifestation à Strasbourg contre la réforme des retraites, le 19 janvier 2023. ©AFP - Frederick FLORIN
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La mobilisation du 19 janvier a été à la hauteur des attentes. De nombreuses personnes ont manifesté contre la réforme des retraites à travers tout le pays, au moment même où Emmanuel Macron et le ministre de l'Intérieur se trouvaient en Espagne.

Avec

Avec Leïla de Comarmond, journaliste sociale pour le quotidien Les Echos, et François Dubet, sociologue, auteur de  Tous inégaux, tous singuliers : Repenser la solidarité (Le Seuil, coll. « Documents », 2022) et  Le Temps des passions tristes : Inégalités et populisme (Le Seuil, La République des idées », 2019)

Une mobilisation forte, notamment locale

Léa de Comarmond revient sur l’ampleur de la mobilisation du jeudi 19 janvier : « Olivier Véran, le porte-parole du gouvernement, avait dit mercredi qu’il ne croyait pas à une mobilisation massive, et pourtant, elle l’a été. On a dénombré 1,1 million de personnes selon la police, 2 millions selon la CGT. C’est 40 % de plus de mobilisation que contre la réforme des retraites de 2019, mais également 40 % de plus que la première mobilisation en 2010 qui prévoyait l’allongement de la retraite de 60 à 62 ans. » La journaliste souligne par ailleurs une mobilisation locale : « l'autre caractéristique de cette mobilisation, c’est le nombre de défilés. Les syndicats en ont revendiqué près de 250. Ce qui est intéressant, c’est l’enjeu des manifestations de proximité, les gens se sont déplacés près de chez eux, une forme de maillage du territoire s’est exprimée ». François Dubet abonde dans ce sens : « il y a en effet eu une forte mobilisation, mais surtout beaucoup de mobilisations locales, très fortes. Cette journée est incontestablement un très grand succès ».

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L’union des syndicats durera-t-elle ?

Comme le souligne Léa de Comarmond, une particularité de la contestation réside dans l’union de tous les syndicats : « on a une unité solide qui se construit contre le fond de la réforme, et en particulier aux 64 ans. Là-dessus, même la CFDT est totalement opposée à ce recul de l’âge de la retraite. Cette unité est également forte parce qu’elle repose sur une opposition à la façon de gouverner d’Emmanuel Macron. O**n a longtemps eu une vision de bloc contre bloc, les réformistes contre les contestataires, comme s’ils étaient irréconciliables. Mais ils ne le sont pas, ils se retrouvent. Cette intersyndicale est plus solide que jamais. » François Dubet, quant à lui, est plus nuancé : « nous verrons ce que vaut l’unité syndicale en fonction des scénarios qui vont se dessiner. S’il y a poursuite d’une contestation de masse, il y aura maintien de l’unité syndicale. Mais si des grèves, qui ont des conséquences pénibles pour les gens, se développent, je crois qu’on peut avoir une rupture, celle-ci. Pour l’instant, cela tient car il y a un monde homogène ». En effet, ajoute-t-il : « certains ont des capacités d’action, des moyens de défendre des acquis, mais d’autres n’en ont pas. Il n’est pas certain que l’unité syndicale ne se maintienne autant que ça ».

Conditions de travail : un enjeu sous-estimé

Le sociologue énonce ce qui l’a particulièrement frappé dans les témoignages des dernières semaines : « les gens ont énormément parlé des conditions de travail. Pour eux, elles sont telles aujourd’hui, qu’ils n’imaginent pas pouvoir travailler plus longtemps, même dans des professions comme l’enseignement, l’administration, réputées moins pénibles. Derrière cette opposition aux 64 ans d’âge de départ à la retraite, il y a un enjeu sourd, que ni les syndicats, ni les gouvernements n’ont véritablement saisi, qui est que les conditions de travail ne sont plus supportées par la plupart des salariés » insiste-t-il.

Pour François Dubet, « dans les mobilisations précédentes, la question de la qualité du travail était relativement absente. Mais c’est un thème qui s’impose aujourd’hui. Toutes les enquêtes dont on dispose montrent que les gens ont énormément d’attentes vis-à-vis du travail, notamment la capacité d’avoir une vie intéressante, de mener un train de vie intéressant. Les nouvelles manières de manager sont insupportables, c’est devenu le stress permanent. On est dans un moment très politique, il va bien falloir revenir plus proche de l’expérience des individus. » conclut-il.

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