Des militaires ukrainiens se préparent à la riposte dans la région de Lougansk
Des militaires ukrainiens se préparent à la riposte dans la région de Lougansk
Des militaires ukrainiens se préparent à la riposte dans la région de Lougansk ©AFP - Anatolii Stepanov
Des militaires ukrainiens se préparent à la riposte dans la région de Lougansk ©AFP - Anatolii Stepanov
Des militaires ukrainiens se préparent à la riposte dans la région de Lougansk ©AFP - Anatolii Stepanov
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Résumé

La Russie a lancé hier une offensive militaire en Ukraine. Nous revenons ce 25 février sur les revendications de la nation ukrainienne.

avec :

Ioulia Shukan (spécialiste de l'Ukraine, maîtresse de conférences en études slaves à l'Université Paris Nanterre et chercheuse à l’Institut des Sciences sociales du Politique.), Jacques Rupnik (Historien, politologue, directeur de recherche émérite au CERI/Sciences Po).

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Dans la nuit de mercredi à jeudi, Vladimir Poutine a lancé une offensive militaire contre l’Ukraine. Une guerre qu’il justifie au nom de la  “dénazification” de l’Ukraine.

Les accusations d’une influence nazie en Ukraine sont régulièrement formulées dans le discours officiel russe depuis 2014, date à laquelle un soulèvement anti-russe s’est réuni sur la place Maïdan avant d’être violemment réprimé.

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Depuis la révolution de Maïdan, les Ukrainiens vivent dans un climat de guerre qui a conduit jusqu’ici à renforcer leur sentiment d'appartenance à une identité nationale.

Comment s’est construite la nation ukrainienne aujourd’hui en danger ? Sur quoi repose le discours de Vladimir Poutine pour intégrer l’Ukraine à l’histoire russe ?

Guillaume Erner s'entretient avec :

Jacques Rupnik : Historien, politologue, directeur de recherche émérite au CERI/Sciences Po

Ioulia Shukan : spécialiste de l'Ukraine, maîtresse de conférences en études slaves à l'Université Paris Nanterre et chercheuse à l’Institut des Sciences sociales du Politique. Auteure de “Génération Maïdan” Edition de l'Aube, 2016

La construction de la nation ukrainienne

L’Ukraine comme nation factice est-il un thème de rhétorique neuf chez Vladimir Poutine ?

Ce n’est pas un thème neuf. Vladimir Poutine a déjà cherché à reconstruire l’histoire ukrainienne et à nous offrir une interprétation très partiale de ce pays. Tout discours sur l’historique de la construction nationale justifie nécessairement les objectifs du présent. Ioulia Shukan

La propagande russe diffuse une carte géographique où l’Ukraine serait réduite à un petit centre. Qu’en est-il de cette construction de la nation ukrainienne ?

Pour revenir à l’histoire de la construction nationale ukrainienne, cette carte n’évoque pas la période du début des années 1917-1918 où un Etat ukrainien indépendant, la République populaire d’Ukraine, se proclame en mars 1918. Face à la création de cette nouvelle entité étatique, qui s’appuie sur une tradition à la fois intellectuelle et politique, et un travail de reconstruction d’une langue ukrainienne moderne à partir des patois, les bolchéviques sont obligés de créer eux aussi leur propre République socialiste d’Ukraine. (...) Toutes ces années de la guerre civile, les frontières sont mouvantes. Il y a d’autres changements de territoire en amont et en aval de la Seconde Guerre Mondiale. Tous les états soviétiques, y compris la Russie, sont le produit de ces évènements historiques. Vladimir Poutine veut le nier. Ioulia Shukan

Peut-on dire que la fondation de l’Ukraine est antérieure à celle de la Russie ?

Cette controverse entre  l’Ukraine et la Russie existe depuis la fin du XVIIIeme siècle : l’empire tsariste a voulu récupérer l’héritage de Kiev, dont l’origine remonte aux varègues, des Normands qui s’installent dans des territoires autour de Kiev et soumettent les slaves à leur domination et qui donnent à cet état le nom dela Rus' de Kiev, un nom qui n’a rien à voir avec la Russie. Ioulia Shukan

La question linguistique

Pourquoi la question des langues est-elle si prégnante en Ukraine ?

La langue qui était parlée dans ce qui est le territoire ukrainien aujourd’hui était majoritairement le russe. La langue littéraire était également le russe. C’est surtout dans la partie occidentale, qui appartenait à l’Empire des Habsbourg, qu'il y avait un territoire où l’on parlait l’ukrainien, beaucoup plus que dans les territoires de l’Est. Le grand problème de la Russie de Poutine c’est qu’il n’arrive pas à comprendre qu’on peut se sentir ukrainien, parler ukrainien, et être russophones. Il pense qu’être russophone revient à être russe, et implique la défense de la Russie manu militari. Depuis trente ans, la façon dont l’ukrainien est utilisé par les élites, dans l'enseignement, dans les médias est un changement considérable : les Russes le considèrent comme un affront. Jacques Rupnik

Il y a une origine commune entre Russes et Ukrainiens, mais les voies ont divergé par la suite, déjà au temps des invasions mongoles, et surtout pendant la longue période du XVIème au XVIIème siècle, où la grande partie de ce qu’est le territoire ukrainien aujourd’hui faisait partie d’un état polono-lithuanien. Jacques Rupnik

Le russe est-il différent de l’ukrainien?

L’ukrainien, comme d’autres langues des républiques de l’URSS, a été russifié avec des changements des règles de grammaire et de prononciation. Cela fait à peu près 75% de ressemblances entre le russe et l’ukrainien. Mais il y a un grand nombre de termes que ne comprendrait pas un russe. Je voudrais complexifier la question linguistique. Il y a certes une dimension régionale, mais il faut y ajouter un clivage ville-campagne. Le russe est très parlé à Kiev, bien que l’on soit au centre-ouest de l’Ukraine, car le russe a été une langue de promotion sociale.  Avec le début de la guerre du Donbass, il y a des phénomènes de ré-identification, et de plus en plus d’Ukrainiens choisissent de ne pas parler russe et de passer à l’ukrainien. Ioulia Shukan

La religion

La question religieuse complexifie-t-elle la question identitaire ?

Oui. A l’indépendance de l’Ukraine il y a eu un schisme au sein de l’Église orthodoxe entre le patriarcat de Moscou et celui de Kiev. A l’ouest de l’Ukraine, l’église uniate reconnaît l’autorité du pape mais se soumet à un certains nombre de rites orthodoxes ; l’église ukrainienne autocéphale s’est créé au moment de l’éveil national. (...) En 2018, la question de la religion a pris un tour politique : on a parlé d’appuyer la construction nationale sur l’église autocéphale et l’église uniate, avec un processus de centralisation des églises au sein d’une église commune, qui est aujourd’hui l’église orthodoxe ukrainienne.

Références

L'équipe

Guillaume Erner
Guillaume Erner
Guillaume Erner
Production
Jules Crétois
Collaboration
Elodie Piel
Collaboration
Pauline Chanu
Production déléguée
Vivien Demeyère
Réalisation