Des soldats russes de la garde d'honneur à Moscou, le 15 février 2022. ©AFP - MAXIM SHEMETOV / POOL / AFP
Des soldats russes de la garde d'honneur à Moscou, le 15 février 2022. ©AFP - MAXIM SHEMETOV / POOL / AFP
Des soldats russes de la garde d'honneur à Moscou, le 15 février 2022. ©AFP - MAXIM SHEMETOV / POOL / AFP
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Résumé

En envahissant l'Ukraine, Vladimir Poutine dévoile une stratégie militaire misant sur la force de ses troupes et la destabilisation de ses adversaires.

avec :

Élie Tenenbaum (Historien, spécialiste de sécurité internationale et de l’histoire des relations internationales), Olivier Kempf (consultant cyber, dirige le cabinet stratégique La Vigie).

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Depuis le lancement de l’invasion de l’Ukraine jeudi dernier, Vladimir Poutine déploie une stratégie militaire qui repose sur la force de son armée et de ses technologies. De la cyber-guerre au déploiement massif de ses troupes, la Russie cherche à destabiliser l’Ukraine et ses soutiens de l’Otan.

Vladimir Poutine a-t-il tué la diplomatie ? Quelle est sa stratégie militaire à travers le déploiement de troupes sur trois fronts ? Quels risques d'une extension du conflit aux frontières de l’UE ?

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Chloë Cambreling s'entretient avec Olivier Kempf, directeur du cabinet stratégique La Vigie, chercheur associé à la FRS (Fondation pour la recherche stratégique) et Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales (IFRI). Auteur de l’article "Guerre en Ukraine : leçon de grammaire stratégique" sur le site de l’Ifri.

Une surestimation de l’avancée russe et une sous-estimation de la résistance ukrainienne

Au cinquième jour de l’offensive russe sur l’Ukraine, que se passe-t-il sur le terrain ?

Il n’y pas enlisement, contrairement à ce qu’on a pu entendre à droite ou à gauche. Les campagnes militaires sont longues. Rappelons que la campagne de France en 1940 a duré six semaines ou que celle d’Irak s’est étendue sur trois semaines et demi. Olivier Kempf

Les Russes espéraient circonvenir très rapidement Kiev et ont eu des difficultés. On observe ce matin, au vue des informations fractionnaires dont on dispose, qu’ils sont aux abords de Kiev et on peut s’attendre à ce qu’ils entourent la capitale dans les jours qui viennent. Ils se sont déployés également sur deux axes secondaires, un autour de Kharkiv et un au nord du Donbass qui avance peu. Leur dernier axe de déploiement répond aux objectifs stratégiques russes : ils ont progressé depuis la Crimée avec une tête de pont à Kherson et surtout le long de la mer d’Azov. On s’attend à la prise de Marioupol et donc à la chute du front ukrainien à l’est dans le Donetsk d’ici à la fin de la semaine. Olivier Kempf

Les Russes progressent donc suivant plusieurs axes mais avancent probablement moins vite que ce qu’ils avaient prévu. Que dire de cette surestimation de l’effet de leurs frappes ?

Clausewitz appelle "brouillard de la guerre" les incertitudes concernant son avancée. La guerre est également une dialectique de volonté entre deux belligérants. D’un côté il y a les plans de guerres russes et de l’autre la réalité, et notamment la résistance ukrainienne. On peut conclure des moyens déployés par le Russie dans les deux premiers jours du conflit, que les Russes ont tenté quelque chose qui n’était pas dans leur tradition militaire, mais qui est en accord avec leur doctrine récemment développée. Les frappes à distances visaient à créer une forme de sidération et de choc, notamment dans les systèmes de commandement ukrainiens, pour leur permettre une prise de pouvoir de Kiev dans les 48 ou 72 heures suivantes. Les Ukrainiens résistent pourtant encore. Elie Tenenbaum

La stratégie militaire russe en vagues de choc

La supériorité militaire de la Russie sur l’Ukraine serait indéniable. Est-ce qu’on connaît le nombre de soldats russes engagés en Ukraine ?

Avec toute la prudence du renseignement en source ouverte qui est le nôtre, il semble que ce matin, environs deux tiers du dispositif russe est engagé, soit une centaine de milliers d’hommes. Il y en a encore derrière. La doctrine russe traditionnelle est en vagues de choc. Un premier échelon est allé émousser la résistance ukrainienne, le deuxième a été engagé et un troisième sera envoyé pour acter la rupture. Olivier Kempf

De la frustration se ressent-elle du côté des troupes russes devant la surestimation de leur avancée ?

Le moral est toujours un facteur important dans la guerre. La guerre, c‘est des hommes, une organisation et puis une volonté de combattre. Les Ukrainiens ont probablement plus envie de résister que les conscrits russes d’attaquer, à ceci près que le premier échelon russe semble ne pas être le plus motivé et aguerri. Olivier Kempf

Il faut mentionner la figure du président ukrainien Volodymyr Zelensky très présent sur le terrain et dans la mobilisation ukrainienne.

On a deux images très opposées, celle de Vladimir Poutine enfermé dans son bunker et celle d’un président ukrainien qu’on avait sous-estimé et qui se révèle dans cette crise de manière quasi-héroïque. Cela peut aussi avoir un contrecoup selon l’évolution de la situation militaire, avec la prise de Kiev ou même une neutralisation temporaire du chef de l’État puisque l’armée ukrainienne est très centralisée. Elie Tenenbaum

La dissuasion nucléaire russe

Le président russe a mis ses forces de dissuasion nucléaire en état d'alerte, dimanche 27 février.

Cette déclaration s’inscrit dans une série d’autres déclarations de la part de la Russie et du président Poutine qui a cherché, dans toutes les étapes de la crise, à rappeler que la Russie est une puissance nucléaire et que, de son point de vue, l’ensemble des options sont sur la table. Elie Tenenbaum

On reste dans le champ de la dissuasion et de la menace, et pas forcément dans celui d’une logique d’emploi qui, pour l’instant, n’aurait pas de sens. Poutine reste très conscient des rapports de forces avec l’Occident, y compris dans le champ nucléaire. Elie Tenenbaum

Références

L'équipe

Jules Crétois
Collaboration
Élodie Piel
Collaboration
Pauline Chanu
Production déléguée
Vivien Demeyère
Réalisation