L’archéologie : creuser pour mieux se connaître. Avec Dominique Garcia et Anne Lehoërff

Dolmen mégalithique dans le Morbihan (Bretagne).
Dolmen mégalithique dans le Morbihan (Bretagne). ©Getty - Hiroshi Higuchi
Dolmen mégalithique dans le Morbihan (Bretagne). ©Getty - Hiroshi Higuchi
Dolmen mégalithique dans le Morbihan (Bretagne). ©Getty - Hiroshi Higuchi
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L’archéologie change. Plus connectée aux questions climatiques, sociales et culturelles, elle connaît un regain d’intérêt. Et toujours des risques d’instrumentalisation.

Avec
  • Dominique Garcia Archéologue et historien, Président de l'Inrap (Institut de recherches archéologiques préventives), professeur à l’université d’Aix-Marseille.
  • Anne Lehoërff professeur d'archéologie à l'université de Lille en protohistoire de l'Europe

Identité, climat, organisation sociale et théories de l’effondrement… Les débats qui agitent nos sociétés trouvent un éclairage nouveau avec le développement de l’archéologie. Cette matière, qui connaît un engouement réel dont témoignent de nombreuses parutions récentes, a changé ces dernières décennies, et elle se fait plus attentive à ces questions relatives à l’organisation sociale ou à la naissance des inégalités. 

Son approche aussi a changé, avec l’apparition de l’archéologie dite “préventive”, un exercice qui s’apparente parfois à un contre-la-montre. L’archéologie préventive assure la détection et l’étude de vestiges susceptibles d’être détruits par des travaux d’aménagement du territoire. “Sur le territoire européen, les vestiges sont partout. Ainsi, sur un tracé de ligne TGV, on trouve en moyenne un site au kilomètre, dit l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), qui a transformé la France en un vaste chantier de découvertes.  

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Les professionnels de cette institution insistent aussi sur le rôle de l’archéologie. Il ne s’agit pas d’un exercice contemplatif ou de la mise à nu de trésors inestimables, mais bien de “connaître les territoires et les sociétés passés à travers les signes conservés par le sol depuis les premières traces de présence humaine au Paléolithique, au moins 500 000 ans avant notre ère, jusqu'à nos jours.” Pour de nombreux archéologues, leur matière est à la base de la connaissance historiographique. Elle permettrait notamment de s’affranchir d’une histoire basée sur des textes écrits par des groupes sociaux réduits et homogènes. 

Dans son Dictionnaire amoureux de l'archéologie, Anne Lehoërff, indique aussi les nouveaux rôles des archéologues. Ces derniers accompagnent la restauration de Notre-Dame de Paris. Ils viennent aussi apporter leur savoir-faire à des enquêteurs sur les lieux de massacres et de génocides, en Espagne, au Rwanda ou en Bosnie. 

Reste que l’archéologie est une science largement instrumentalisée. Là-dessus, Indiana Jones, l’archéologue le plus célèbre du monde, le rappelle bien, montrant des nazis cherchant à tout prix à mettre la main sur tel ou tel vestige.

Au croisement de nombreuses questions scientifiques et éthiques, jouissant du développement technique, l’archéologie mérite bien une émission. Nous accueillons donc : 

  • Dominique Garcia : archéologue et historien, président de l'Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), professeur à l’Université d’Aix-Marseille, directeur de l'ouvrage collectif La Fabrique de la France. Vingt ans d’archéologie préventive (Flammarion-Inrap, 2021).
  • Anne Lehoërff, professeure des universités, vice-présidente du Conseil national de la recherche archéologique, autrice du Dictionnaire amoureux de l'archéologie (Plon, 2021)

Ce qu'est l'archéologie "préventive"

Qu'est-ce que l'archéologie dite "préventive" ?

Il y a tout juste vingt ans était promulguée une loi sur l'archéologie préventive qui permet à l'Etat de concilier des actions qui, auparavant, paraissaient contradictoires : l'aménagement du territoire, c'est-à-dire presque la fabrication du patrimoine de demain, et la préservation des vestiges anciens. Dominique Garcia

Aujourd'hui, les archéologues interviennent avec le contrôle scientifique et technique de l'Etat pour fouiller les sites archéologiques avant qu'ils ne soient détruits. Au fur et à mesure que notre pays s'aménage, on reconstitue l'histoire de la France des origines à nos jours. Dominique Garcia

Dans votre Dictionnaire amoureux de l'archéologie, Anne Lehoërff, il y a d'ailleurs une entrée "Préventive" : c'est donc devenu un terme important pour la profession ?

Oui, c'est un terme courant ! Les archéologues interviennent au quotidien sur les aménagements et collectent des informations de cette nature. On s'est mis à aborder le terrain avec des thématiques nouvelles et une emprise différente sur le sol. On était plutôt sur des surfaces réduites, et là, l'archéologie préventive occupe le terrain de façon très étendue, ce qui permet d'approcher notre passé d'une manière différente. Anne Lehoërff

L'archéologie préventive comme histoire de l'ordinaire

Comme nous vivons dans un vieux pays, on imagine qu'à peu près partout, il y a des Français d'avant, même parfois d'avant la France elle-même. L'archéologie préventive ne cherche pas nécessairement des chefs-d'œuvre ou des monuments remarquables ?

Non, cette archéologie est presque un éloge de l'ordinaire. En France, chaque année, on aménage environ 500 kilomètres carré. Les archéologues, sur cette surface, diagnostiquent environ 80 kilomètres carré comme endroits où l'on imagine que des vestiges peuvent être conservés. C'est à peu près la superficie d'un département comme l'Aveyron. Ensuite, on va fouiller ces espaces-là pour en extraire les données et ensuite raconter une autre histoire de France. Dominique Garcia

Si c'est un éloge de l'ordinaire, c'est parce que les archéologues, dans ces travaux, trouvent des champs, des tombes, des objets du quotidien qui permettent d'écrire une histoire de la vie économique, sociale et culturelle de ce territoire sur la longue durée. Dominique Garcia

Découvertes extraordinaires 

Ce travail archéologique peut aussi nous faire découvrir des choses absolument extraordinaires, comme récemment, une tombe étrusque en Corse. Si on avait trouvé cette même tombe en Toscane, cela n'aurait pas eu la même importance...

Les Etrusques n'étaient pas organisés en Etats-nations comme nous, mais dans des cités-Etats. Il y en avait entre l'Arno et le Tibre, mais aussi de l'autre côté de la mer, en l'occurrence, sur la côte occidentale de la Corse. Récemment, l'Inrap a fouillé une tombe étrusque qui est réellement à sa place : les Etrusques avaient implanté une de leurs cités sur la côte corse. Anne Lehoërff

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