7 novembre 2021, Montamel, France.
7 novembre 2021, Montamel, France. ©AFP - VALENTINE CHAPUIS
7 novembre 2021, Montamel, France. ©AFP - VALENTINE CHAPUIS
7 novembre 2021, Montamel, France. ©AFP - VALENTINE CHAPUIS
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La pratique de la chasse suscite de nombreux débats en amont de l’élection présidentielle. Que cette activité et les débats qui l’entourent révèlent-ils sur notre rapport au sauvage ? Nous en parlons ce matin avec Charles Stépanoff.

Avec
  • Charles Stépanoff Anthropologue, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales

La multiplication des accidents humains liés à la chasse, mais aussi notre attention croissante au bien-être animal, amènent une défiance grandissante des Français à l’égard des chasseurs : ils sont 80% à se dire opposés à la chasse. Dans le même temps, une part au moins aussi grande de nos concitoyens consomment pourtant une viande issue de l’élevage industriel, produite avec une violence bien plus rationalisée et systématisée que celle de la chasse. Comment comprendre cette coexistence paradoxale d’une forte tendresse envers les animaux qui se manifeste à travers le dégoût moral pour la chasse, et d’une relative tolérance à l’égard de l’industrialisation de la viande ?                           

C’est la question que pose Charles Stépanoff dans son dernier ouvrage. Il choisit d’y répondre en voyant dans cette tension non pas une contradiction, mais une relation de complémentarité entre deux pôles : dans la bienveillance contemplative envers quelques espèces que l’on protège et la froideur envers celles que l’on exploite, règne une même séparation étanche entre le monde animal de la nature et le monde humain de la culture.

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La chasse, quant à elle, ne semble pas trouver immédiatement sa place dans ce couple fondateur de l’Occident moderne : si elle relève bien entendu d’une forme de violence, elle se caractérise aussi par sa capacité à prendre en compte l’altérité animale dans la constitution de l’identité du chasseur, conduisant à une paradoxale intégration du vivant dans nos rapports au milieu.

Charles Stépanoff : maître de conférences à l’EPHE et directeur d’études à l’EHESS depuis 2021, membre du Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS) et spécialisé notamment dans les relations entre humains et animaux. Il publie L’Animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage (La Découverte, 2021). 

Les accidents de chasse : un conflit d'usages

Que vous inspirent les différents accidents de chasse qui ont mis très récemment la chasse au cœur de l'actualité ?

C'est vrai que ces accidents se reproduisent chaque année. C'est dramatique, absolument, comme tout accident mortel. Ce qu'il faut observer, c'est que statistiquement, il y a des progrès. Il faut aussi voir les causes écologiques derrière : les chasseurs se sont armés ces dernières décennies d'armes plus dangereuses, qui tirent à balle plutôt qu'au plomb. Il y a de moins en moins de chasse au petit gibier, et de plus en plus de chasse au grand gibier. On a là des transformations écologiques de nos paysages qui affectent la faune, le paysage et l'actualité dans ces accidents.

Est-ce que ces accidents sont un motif de préoccupation pour les chasseurs ou est-ce qu'ils les considèrent comme instrumentalisés par les militants anti-chasse ?

La sécurité fait partie de la formation, et il y a un encadrement par l'Etat à ce niveau. On a maintenant un examen pour le permis de chasse. Mais derrière cela, il faut aussi voir les causes sociologiques de ces conflits. On a une rencontre souvent compliquée entre des usages de la nature contradictoires qui sont porteurs de visions sur la place de l'humain dans le milieu naturel. Ce n'est pas du tout dans la culture paysanne, par exemple, de se promener juste pour se promener. D'un côté, il y a une vision de la nature comme décor, comme paysage calme et voué à la contemplation, et d'un autre côté, un usage de populations locales enracinées dans des traditions paysannes qui ont un rapport plus productif à la nature.

"Les chasseurs" dans le débat public

Willy Schraen a récemment déclaré que les chasseurs n'en avaient "rien à foutre" de réguler. En tant qu'anthropologue de la chasse, comment analysez-vous ce discours ?

On voit les difficultés des institutions de la chasse à tenir un discours cohérent. Elles se sont engagées, ces dernières décennies, dans un travail d'encadrement et de discipline, qui consistait à enseigner non seulement la sécurité mais aussi la gestion du gibier. C'est ce que j'ai appelé une "révolution gestionnaire", pour nommer une rationalisation de pratiques paysannes jugées trop vivrières. On a enseigné un rapport sportif à la chasse. C'est une vision bourgeoise, et un choix de classe. Il n'y a pas d'homogénéité dans le monde de la chasse.

Quand on parle des chasseurs dans les médias, qu'il s'agisse des institutions ou des critiques anti-chasse, le discours homogénéise un groupe en réalité très divers. Entre la chasse paysanne, qui est tournée vers un aspect vivrier, et la chasse en parc commercial où la viande part directement à Rungis, il n'y a quasiment pas de rapport. C'est très différent encore de la chasse en safari, de la chasse à courre... On perd de vue les conflits internes à ce milieu en disant "les chasseurs".

Chasse et régulation écologique

La question des sangliers se pose, dans le cadre de cette question de régulation : ce n'est pas un vain mot. Il y a de plus en plus de sangliers, et c'est une population très difficile à maîtriser.

Ce sont à la fois des questions écologiques et politiques, c'est complètement entremêlé. C'est ce qui est fascinant pour l'anthropologue : on ne peut pas séparer des questions de nature, de culture et de politique quand on traite de la chasse. Donc il faut développer une approche socio-écologique pour les sangliers.

Le problème des pouvoirs publics au sortir de la Seconde Guerre mondiale, c'est qu'on a deux courbes opposées : la courbe des chasseurs, qui ne cesse d'augmenter (c'est le loisir des ouvriers, soutenu par le PCF) ; d'un autre côté, la faune visée par cette petite chasse populaire diminue déjà à cause de la modernisation de l'agriculture. Le choix des pouvoirs publics a été d'artificialiser encore plus les choses, contre les alertes lancées par les chasseurs. L'institution fait le choix de l'élevage de gibier : il n'y en a plus dans les milieux naturels, donc on va en produire. On voit advenir l'utopie d'une faune produite par les humains.

Mutations de la chasse

Aujourd'hui, avec ces mutations, on voit aussi nécessairement s'opérer une transformation de la chasse ?

Premièrement, il y a des gens qui ont arrêté. En 40 ans, un million de personnes rangent leur fusil. Il y a les gens qui pratiquent la chasse populaire et qui ne voient plus de lapins, de faisans, donc renoncent à tuer les derniers animaux présents car ils aiment les avoir autour d'eux. C'est aussi un rejet des politiques des institutions de la chasse, notamment du côté de la marchandisation. 

Sur le même thème, Charles Stépanoff raconte l'histoire de la duchesse d'Uzès, un écho aux clivages actuels autour de la chasse.

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L'équipe

Guillaume Erner
Guillaume Erner
Guillaume Erner
Production
Pauline Chanu
Pauline Chanu
Pauline Chanu
Production déléguée
Jules Crétois
Collaboration
Élodie Piel
Collaboration
Vivien Demeyère
Réalisation
Valentin Denis
Stagiaire