La liberté selon Blaise Cendrars, avec François Sureau

Portrait de Blaise Cendrars dans son appartement parisien en 1960
Portrait de Blaise Cendrars dans son appartement parisien en 1960 ©Getty - Keystone-France
Portrait de Blaise Cendrars dans son appartement parisien en 1960 ©Getty - Keystone-France
Portrait de Blaise Cendrars dans son appartement parisien en 1960 ©Getty - Keystone-France
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En 1938, Blaise Cendrars rencontre Elisabeth Prévost. Il part vivre dans les Ardennes avec elle, là où elle élève des chevaux. L'écrivain François Sureau les imagine tous les deux dans "Un an dans la forêt" (Editions Gallimard, 2022).

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Comme souvent dans les livres de François Sureau, il y a un sujet principal mais ce sujet se transforme en prétexte à bien des voyages. Le sujet, dans ce livre, c’est Blaise Cendrars, l’auteur de la Prose du transsibérien ou de L’Homme foudroyé, ou plutôt un moment de la vie de Blaise Cendrars, sa rencontre et sa relation avec une aventurière, Elisabeth Prévost, et leur vie commune dans les Ardennes pendant quelques mois.

La forêt, "le lieu de la fabrique de la liberté intérieure"

Tandis que la forêt est parfois associée à la noirceur et à l’adversité, François Sureau pense qu’elle fait partie de ces lieux qui permettent "la fabrique de la liberté intérieure, où l’on dispense du réconfort, où l’on échappe à l’imposture du monde" »

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La forêt des Ardennes a beaucoup compté pour Blaise Cendrars en 1938, "à la fin de la première partie de sa vie", raconte François Sureau. Âgé d’une cinquantaine d’années, il n’a plus la force de poursuivre son œuvre. Elisabeth Prévost, avec qui il va passer quelques mois dans cette forêt, est aussi d'une nature solitaire. "C*’est la rencontre de deux solitudes"* explique l’Académicien, et "ce qui les pousse l’un vers l’autre, c’est la capacité de voir la solitude comme une occasion de gaieté. Ils ont l’un sur l’autre une influence bénéfique profondément réjouissante" qui permet à Blaise Cendrars de s’extirper d’un profond mal-être.

"C’est d’une certaine manière à cause d’elle qu’il a appris le coté bienfaisant du voyage immobile dans la forêt, qu’il a recommencé à écrire, qu’il reprend goût à l’écriture." Celle-ci redevient pour lui "l’instrument qui enregistre les mouvements du cœur battant, une certaine forme de salut" détaille François Sureau.

Blaise Cendrars, un écrivain qui souffre d’un manque de popularité

Alors que "Guillaume Apollinaire fonctionnait en groupe, appuyé par toutes sortes de gens" comme Matisse, Picasso, Aragon ou André Breton, Blaise Cendrars était seul, explique l’auteur et avocat.

Toutefois, "ils sont tous deux insaisissables. Il y a chez eux quelque chose qui résiste à la manière que nous autres, Français, avons de penser le monde de manière binaire" estime-t-il. "Blaise Cendrars ne peut être rangé facilement" dans un style ou une grande thématique, selon l’Académicien.

"C'est un auteur qui a toujours refusé de la célébrer, de la rendre héroïque, il a très peu écrit sur elle alors qu’il l’a vécue et a même perdu une main" au sortir de la première guerre mondiale, explique l’auteur. De plus, "il ne détestait ni l’Allemagne ni les Allemands" avance François Sureau.

Alors que la guerre est de retour en Europe, avec l’invasion russe en Ukraine déclenchée en février 2022, il est important de lire ou relire Blaise Cendrars, Maurice Genevoix ou encore Ernst Jünger, selon lui, car "discuter mentalement" avec eux nous "rend beaucoup plus sensibles à la nature humaine."

Une œuvre hantée par la faute

Pour François Sureau, les ouvrages de Blaise Cendrars sont tous "hantés par une sorte de faute ontologique : serait-ce la faute d’être né, la faute d’avoir trahi, la faute de ne pas avoir aimé assez, d’avoir mal aimé…" Ce spectre de la faute "lui rend l’amour impossible" et, finalement, le jette sur les routes : il va voyager, notamment au Brésil, pour conjurer cette faute, "confronter son double".

Blaise Cendrars, explique l’auteur, est de ceux qui pensent que "ce que nous voyons n’est qu’une partie du monde réel, c’est-à-dire qu’il existe un autre monde, que la ''vraie vie'' serait absente, que ce que nous voyons de bien ou de mal n’est que l’ombre de quelque chose qui existe ailleurs, que nous ne pouvons pas définir" mais dont François Sureau "a toujours ressenti la présence agissante presque à chaque instant" au cours de sa vie. "C’est ça qui me touche le plus" ajoute-t-il, chez des auteurs comme Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, ou encore le contemporain Jean Rolin par exemple, nous dit l’Académicien.

Blaise Cendrars avait un côté "poète médiévalil était fasciné par Benoît-Joseph Labre", un pèlerin et mendiant français du siècle des Lumières, et "le saint bizarre que personne n’aimait" selon l’auteur. "C’était tout à fait (à l’image de) Blaise Cendrars" conclut-il.

François Sureau, jeune académicien

L’auteur est devenu un membre de l'Académie française il y a quelques mois seulement et pour lui, "c’est la seule un peu anglaise que nous ayons" en France, "venue de nulle part, ne servant à rien, où les gens sont dans des costumes bizarres" »

"Pour quelqu’un qui a un peu l’esprit généalogique, comme moi, ça me touche", raconte l’auteur, puisque de grands auteurs comme François-René de Chateaubriand se sont assis dans la même salle que lui lorsqu’il est en séance. Il ajoute : "mon fauteuil est celui de La Fontaine ; c’est fantastique pour quelqu’un qui aime la liberté."

L’académicien défend le fait qu’"(il) n’aurait jamais pu occuper une fonction publique sérieuse, avec un vrai rôle, avec de vrais pouvoirs : cela (l)’aurait vraiment ennuyé" insiste-t-il. Il conclut que, selon lui, "l’Académie française appartient au domaine de l’enfance dans tout ce qu’il a de bénéfique."

Les ouvrages dont parle François Sureau dans l'émission :

  • Prose du Transsibérien et autres poèmes, de Blaise Cendrars, Ed. Belin Education, réédité en 08/2022
  • L’homme foudroyé, de Blaise Cendrars, Ed. Gallimard, paru en 1973
  • Le lotissement du ciel, de Blaise Cendrars, Ed. Gallimard, paru en 1996
  • La fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame, de Blaise Cendrars et Fernand Léger, Ed. Denoël, 2022
  • La main coupée, de Blaise Cendrars, Ed. Gallimard, paru en 1975

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