Des partisans de Donald Trump brandissent leurs téléphones avec des messages faisant référence à la théorie du complot QAnon à Las Vegas le 21 février 2020
Des partisans de Donald Trump brandissent leurs téléphones avec des messages faisant référence à la théorie du complot QAnon à Las Vegas le 21 février 2020 ©AFP - MARIO TAMA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP
Des partisans de Donald Trump brandissent leurs téléphones avec des messages faisant référence à la théorie du complot QAnon à Las Vegas le 21 février 2020 ©AFP - MARIO TAMA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP
Des partisans de Donald Trump brandissent leurs téléphones avec des messages faisant référence à la théorie du complot QAnon à Las Vegas le 21 février 2020 ©AFP - MARIO TAMA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP
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Souvent louée comme faculté propre à l’être humain, la raison est aujourd’hui décriée pour sa capacité à céder devant les pires contre-vérités. Pouvons-nous rétablir notre confiance en elle, et par là même, notre foi dans la science et la démocratie ?

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Depuis les premiers balbutiements de la science occidentale en Grèce antique, et plus encore depuis le siècle des Lumières, de nombreuses figures ont défendu dans la raison la faculté propre à l’espèce humaine, expliquant à la fois les multiples connaissances et l’impressionnante maîtrise du monde naturel dont elle s’est rendue capable, mais aussi les progrès moraux qu’elle a connus. 

L’opinion contraire semble avoir aujourd’hui le vent en poupe. Elle consiste à voir dans la raison un outil essentiellement défectueux, imparfait, sans cesse menacé par différents biais qui la conduisent bien trop souvent à des erreurs. De là, les phénomènes bien connus que l’on dénonce amplement aujourd’hui : complotisme, fake news et « faits alternatifs ». Pire encore : pour certains, la rationalité aurait même accompagné les grands mécanismes de domination et l’exploitation de la nature plutôt qu’elle ne les aurait entravés. 

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Comment comprendre l’unité de la rationalité à travers ces paradoxes ? Est-elle vraiment responsable des maux qu’on lui attribue, et si c’est parfois le cas, peut-elle en guérir ? Comment restaurer notre confiance envers elle et en faire définitivement le socle de la vie intellectuelle et politique ? Ce sont les questions que nous aborderons ce matin avec Steven Pinker, professeur de psychologie à Harvard. Finaliste à deux reprises du prix Pulitzer et lauréat de nombreux prix, auteur de Rationalité. Ce qu'est la pensée rationnelle et pourquoi nous en avons plus que jamais besoin (Les Arènes, 2021).

Le paradoxe de la rationalité

Il y a un paradoxe au cœur du livre, un paradoxe qui traverse aussi la rationalité.

A bien des égards, nous sommes une espèce rationnelle : nous avons marché sur la lune, découvert l'ADN. Mais en même temps, certains individus croient que la vaccination anti-Covid contient des microparticules mises dedans par Bill Gates pour nous tracer. Comment mettre ensemble cette espèce si rationnelle et parfois si irrationnelle ?

Qu'est-ce que la rationalité ? Le livre commence par avancer que ce n'est pas un pouvoir.

C'est la capacité d'utiliser le savoir pour poursuivre des buts. Donc il n'y a pas un type de rationalité, mais cela dépend du but. Si le but est de déduire de nouvelles positions véritables à partir de situations précédentes, c'est de la logique rationnelle. Si c'est pour déduire la probabilité d'un événement, c'est de la probabilité rationnelle. Une bonne partie du livre utilise la logique, la philosophie, les mathématiques pour dire comment on devrait penser. 

L'approche cognitive

On peut lire le livre presque comme un manuel d'outils cognitifs. Mais pour les comprendre, il faut peut-être rappeler ce qu'est la psychologie cognitive et en quoi ce champ éclaire particulièrement la rationalité, quel est son apport.

La psychologie cognitive, c'est l'étude des processus intelligents mentaux (la perception, le langage, la mémoire, la prise de décision). Une part de la psychologie cognitive a été rendue célèbre par Kahneman et Tversky dans Système 1, Système 2. C'est une leçon pour chacun d'entre nous sur la façon dont notre pensée peut aller parfois de travers. Une façon dont on estime le danger, le risque, c'est penser à des exemples : nous utilisons notre moteur de recherche mental pour savoir ce qui est dangereux, et on va par exemple avoir peur de l'avion. Alors que si on regarde les données, on voit que le voyage en voiture est beaucoup plus dangereux. Les accidents de voiture n'attirent pas les gros titres.

Les Matins ont reçu au cours des deux derniers mois les auteurs les plus cités en sciences cognitives par Steven Pinker : Hugo Mercier et Dan Sperber d'une part, Daniel Kahneman d'autre part. Y a-t-il là un mouvement ? On peut soit se dire qu'il y a urgence à défendre une rationalité menacée, soit se dire qu'il y a une dynamique de reconquête de la rationalité.

Il y a les deux. La plupart du temps, on a été très rationnel, on a développé un vaccin contre le Covid en dix mois. Mais ce que souligne Hugo Mercier, par exemple, c'est que l'opposition aux vaccins est aussi vieille que les vaccins eux-mêmes. Nous sommes en permanence tentés de régresser vers nos intuitions irrationnelles.

Les médias face au "biais de disponibilité"

C'est ce qu'on appelle "l'heuristique de disponibilité", qui fait partie des biais décrits dans Rationalité. C'est un des principaux moteurs de ce qui se passe dans le monde. Pourtant, une plus grande utilisation des données statistiques dans les médias serait utile.

Le journalisme permet de comprendre ce biais de disponibilité, car ce sont des narrations d'anecdotes de ce qui se passe. Le journalisme ne nous dit pas ce qui ne se passe pas : le monde n'est pas en guerre. Ou bien il ne parle pas des tendances lentes positives, par exemple la décroissance de la pauvreté dans le monde.

Ce matin, dans la presse française, on a un exemple dans la presse : l'INSEE nous dit que finalement, en 2020, le Covid n'a pas fait exploser la pauvreté grâce aux mesures préventives. Quand on lit cela, on peut être frappé par le caractère contre-intuitif de l'information. 

C'est parce que nous pensons par stéréotypes au lieu de penser par probabilités.