Pouvoir d'achat : représentations statistiques, réalités quotidiennes ©Getty - Noel Hendrickson
Pouvoir d'achat : représentations statistiques, réalités quotidiennes ©Getty - Noel Hendrickson
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Résumé

Le pouvoir d’achat s’annonce comme l'un des grands thèmes de la campagne présidentielle. Comment a-t-il évolué ces dernières années, et comment pèse-t-il dans la balance politique ?

avec :

Nicolas Carnot (Directeur des études et des synthèses économiques à l’Insee), Pierre Blavier (chargé de recherche au CNRS en sociologie et science politique et enseignant à l’université de Lille).

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Le pouvoir d’achat constitue, à côté de la question sécuritaire, l'un des grands enjeux de la campagne présidentielle qui commence. Le problème du pouvoir d’achat a été au cœur du quinquennat Macron, comme l’a montré la crise des gilets jaunes. Aujourd'hui, cette question est à nouveau posée à travers les récents débats autour de la montée des prix du carburant et du gaz, que doit compenser « l’indemnité inflation » annoncée le 26 octobre par Jean Castex. 

Si le pouvoir d’achat occupe une telle place dans les préoccupations des Français, c’est parce qu’il a sensiblement baissé ces dernières années, voire ces derniers mois, chez une partie de la population. Pourtant, la plupart des économistes et des statisticiens considèrent qu’il a augmenté. Comment concilier ces constats contradictoires, et accéder à une représentation du pouvoir d’achat la plus exacte possible ? Dans quel état est-il réellement aujourd’hui, et quel enjeu représente-t-il dans la campagne à venir ? 

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Avec : 

Nicolas Carnot, directeur des études et des synthèses économiques à l’Insee.

Pierre Blavier, chargé de recherches en sciences sociales au CNRS, ses travaux portent sur les budgets de famille, les inégalités de condition de vie, sur les relations professionnelles et les mouvements sociaux, et il vient de signer Gilets jaunes. La Révolte des budgets contraints (PUF, 2021).

L'état du pouvoir d'achat en France

Le pouvoir d'achat des Français diminue-t-il, comme on a l'habitude de le voir quotidiennement ?

La question courte, c'est : non, le pouvoir d'achat des Français a augmenté de manière globale depuis les années 2010, il s'est stabilisé en 2020 malgré la profonde récession de la crise sanitaire. Nicolas Carnot

Si l'on observe ce qui se passe depuis la fin de la quatrième vague, est-ce que l'on peut évoquer une détérioration du pouvoir d'achat ? 

Il y a effectivement une hausse des prix qu'on n'avait pas les années précédentes, une inflation des prix à la consommation qui est à 2,6% par rapport à l'année dernière en octobre. Mais il y a aussi une forte reprise, à la fois de l'activité et de l'emploi. Au niveau du revenu global des ménages, on n'attend pas de baisse en 2021 mais plutôt une hausse. Nicolas Carnot

Comment peut-on faire tous les jours la chronique de ces prix qui augmentent, et dire, comme l'Insee, qu'il n'y a pas de baisse du pouvoir d'achat ?

Il faut rappeler que le pouvoir d'achat se calcule en ramenant les revenus disponibles des ménages aux prix. Ce revenu disponible est net. L'Insee considère l'ensemble des revenus, déduit les cotisations sociales et l'impôt sur le revenu, puis rajoute les prestations. La notion de revenu disponible est calculée au niveau des ménages, en tenant compte de leur composition. En bas, il y a les prix à la consommation, et c'est l'évolution respective des deux qui compte. Nicolas Carnot

Sur les dix dernières années, on a une augmentation moyenne des prix de l'ordre de 1% en France. Là-dessous, on a une grande diversité de l'augmentation des prix : celui des vêtements n'a presque pas bougé en dix ans ; celui des fers à repasser a baissé ; celui d'un nettoyage chez le teinturier a largement augmenté. Ce que fait l'Insee, c'est prendre en compte un panier très représentatif (160 000 prix sont relevés chaque mois) qui est renouvelé tous les ans. Nicolas Carnot

Les critiques d'une méthode de calcul : le cas de "l'effet qualité"

Les critiques se focalisent sur ce panier, avec l'idée que la représentation des prix pourrait comporter des biais de méthode.

Je ne pense pas qu'il y en ait : la mesure est très systématique et détaillée. Il y a aussi chaque mois un travail avec les données de la grande distribution. Ce qu'il est important de savoir, c'est peut-être les précautions qu'il y a derrière, comme l'effet qualité, qui est souvent abordé à ce sujet. L'évolution des prix est mesurée à qualité donnée : quand on dit qu'un prix baisse, c'est pour une performance donnée. On peut prendre l'exemple des téléphones portables. Nous estimons que leur prix, en 10 ans, à performances données, a baissé de 70%. Mais ce qui se passe, c'est qu'on achète un appareil plus performant et on a donc payé le même prix. On a donc gagné en pouvoir d'achat, mais on ne le sent pas forcément. Nicolas Carnot

Un ordinateur, certes, ses performances augmentent, mais dans le même temps, les prix augmentent aussi. Alors on n'a pas le choix, on ne peut pas rester avec un modèle plus faible à qualités constantes. Donc l'effet qualité a tendance à annuler la hausse des prix ?

Ce qui est vrai, c'est que la norme de consommation se déplace. On considère que des choses qu'on n'avait pas il y a dix ans ou vingt ans sont normales. Cela joue dans le fait que le pouvoir d'achat reste stable. Il y a cette idée qu'effectivement la référence de consommation évolue, et au total, on comprend que le ressenti puisse différer de la réalité des chiffres. Nicolas Carnot

Derrière les prix, une diversité de situations

La question, c'est celle des "budgets contraints". Tous les Français ne sont pas logés à la même enseigne.

Ce qu'on peut dire, c'est que cet indice des prix dont il a été question est précieux pour deux raisons : d'abord, il synthétise de nombreux prix en un seul chiffre ; ensuite, il a été réitéré pendant des années, donc c'est utile. Toutefois, il a tendance à lisser les prix et les budgets des familles. Il renseigne peu, aussi, sur ce qui fait un prix : quand on achète un bien, est-ce qu'on paie de la fiscalité ? Cette question est prépondérante et pas tout à fait reflétée dans l'indice des prix. Pierre Blavier

Effectivement, l'indice des prix est synthétique et c'est une de ses vertus. Ce qui est intéressant, c'est aussi de regarder les détails, les différents biens, les catégories de ménages, réconcilier la macroéconomie et la microéconomie. Nicolas Carnot

L'écart entre les chiffres et le vécu

Pourquoi est-ce que dans ce contexte, les Français n'ont pas l'impression que le pouvoir d'achat augmente, et c'est peu dire ?

Cela rejoint la question des gilets jaunes : on a beaucoup dit qu'ils étaient très critiques de la fiscalité. Le problème, c'était surtout que la taxe carbone s'adressait de la même manière à tous, comme la TVA. Ce que les gilets jaunes remettaient en cause, c'est qu'ils ont l'impression de ne pas arrêter de payer des impôts sur les biens qu'ils consomment, et d'affronter une fiscalité proportionnelle très importante. lls refusaient qu'elle soit la même tous : il y avait une rupture avec l'idée selon laquelle les plus riches doivent payer plus d'impôts. Pierre Blavier

Références

L'équipe

Guillaume Erner
Guillaume Erner
Guillaume Erner
Production
Jules Crétois
Collaboration
Élodie Piel
Collaboration
Pauline Chanu
Production déléguée
Valentin Denis
Stagiaire
Vivien Demeyère
Réalisation