Journée nationale de protestation contre la vaccination Covid-19 obligatoire pour certains travailleurs et le passe sanitaire, à Marseille, le 14 août 2021
Journée nationale de protestation contre la vaccination Covid-19 obligatoire pour certains travailleurs et le passe sanitaire, à Marseille, le 14 août 2021 ©AFP - SYLVAIN THOMAS
Journée nationale de protestation contre la vaccination Covid-19 obligatoire pour certains travailleurs et le passe sanitaire, à Marseille, le 14 août 2021 ©AFP - SYLVAIN THOMAS
Journée nationale de protestation contre la vaccination Covid-19 obligatoire pour certains travailleurs et le passe sanitaire, à Marseille, le 14 août 2021 ©AFP - SYLVAIN THOMAS
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La crise sanitaire nous a conduits à revaloriser le dévouement ordinaire d’un grand nombre d’individus sans lesquels la vie commune serait tout simplement impossible.

Avec
  • Olivier Christin Historien moderniste, professeur à l'Université de Neuchâtel et à l'Ecole Pratique des Hautes Études, directeur du Centre européen des études républicaines (CEDRE)
  • Sébastien Le Fol

Pourtant, la reconnaissance politique offerte en retour à ces personnes reste pour le moment avant tout formelle et rhétorique, alors que la pandémie nous offre l’occasion de replacer les vertus publiques au cœur du contrat social, et d’ainsi déjouer le piège individualiste qui semble guetter nos démocraties. L’engagement de chacun dans la vie civique apparaît alors comme inséparable de sa juste reconnaissance collective. 

Ce constat s’articule à celui, émis par d’autres voix, selon lequel notre société serait tout particulièrement gangrénée par une passion des plus tristes : le mépris. Ce dernier empoisonnerait les relations sociales et donc le sentiment d’appartenance à une même communauté de destin, mais bloquerait aussi la mobilité sociale, par le manque de confiance qu’il entraîne chez les individus moins favorisés que d’autres. La « société du mépris » ne doit-elle pas donc, là encore, faire place à une société de la reconnaissance et du civisme ? 

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Pour en parler, nous recevons Olivier Christin, historien, professeur à l’Université de Neuchâtel et directeur du Centre européen d’études républicaines (CEDRE) ; il est l’auteur de La Cause des autres. Une histoire du dévouement politique (PUF, 2021), et co-auteur des 100 Mots de la République (PUF, 2017). Il est rejoint en seconde partie d’émission par Sébastien Le Fol, directeur de la rédaction du Point et auteur de « Reste à ta place ! ». Le mépris, une pathologie bien française (Albin Michel, 2021). 

Crise sanitaire et dévouement

Quel est votre regard sur cette pandémie et ceux qu'on a appelés les "premiers de corvée" ?

La Cause des autres est un livre de pandémie, un livre écrit pendant la pandémie. Plus nous nous sommes enfermés dans la crise, plus ce livre d'histoire m'a semblé d'actualité, car nous avons de plus en plus vu des gens faire plus que ce qu'on attendait d'eux. La pandémie nous montre que nos vies sont interconnectées, et que la société peut bien fonctionner si nous faisons des mini-sacrifices pour venir en aide aux autres. Olivier Christin

Cela signe un retour du dévouement, car on a vu que ceux qui s'engageaient pour les autres s'expliquaient sur leurs motivations. Jamais l'engouement pour les ONG, le bénévolat, n'a été aussi fort qu'en ce moment. Derrière, c'est bien un discours humanitaire, qui n'est pas moral ou individuel. J'ai voulu faire un livre optimiste sur le civisme. Olivier Christin

Cela peut permettre de renouveler le rapport à l'Etat et à la collectivité. La démocratie, ça n'est pas voter tous les cinq ans. Olivier Christin

Une personne qui ne se fait pas vacciner, est-ce une personne qui refuse ce dévouement ?

C'est une question centrale. D'un côté, le vaccin nous protège et protège aussi autrui à terme. Mais la frontière est poreuse : à partir du moment où l'on passe du côté de l'obligation, ce n'est plus un choix : on fait passer le dévouement civique du côté d'une obligation d'Etat. Olivier Christin

Un dévouement bien français ?

Est-ce qu'il y a une tradition française de ce type de dévouement ?

Oui, autour des Lumières et de la critique de la tradition nobiliaire. Montesquieu, Voltaire décrivent le ridicule des héros militaires classiques, et inventent les grands hommes utiles aux autres, idée très française (qui sera aussi développée, même si un peu moins, en Italie) : on ne poursuit pas son intérêt personnel, mais bien un intérêt commun à toute une population. Olivier Christin

Le mépris, un plafond de verre

Le mépris a-t-il une place importante en politique ?

Il est le moteur de personnalités politiques que j'ai interrogés, et qui n'ont pas suivis le parcours classique de la méritocratie française et qui ont brisé un plafond de verre personnel : Nicolas Sarkozy, Anne Hidalgo... Ils ont même transformé le mépris en moteur personnel. Sébastien Le Fol

Mais si l'on prend le cas de Nicolas Sarkozy, il a vécu à Neuilly ; certes, il n'y était pas riche, mais c'était loin d'être une catastrophe. Est-ce que ce n'est pas aussi une histoire que les gens se racontent pour développer leur pugnacité ?

Ce n'est qu'un des personnages du livre, et l'origine sociale n'a pas été pour moi le critère absolu. Ce sont des gens qui ont eu à briser le plafond de verre et qui ont vécu du mépris. La question est de savoir ce qu'on fait dans une méritocratie française qui reproduit finalement une société de cour qu'elle disait pourtant remplacer. Sébastien Le Fol

C'est central : ce ne sont pas seulement les origines sociales. On peut venir d'une famille aisée et d'un coup, sentir qu'on n'est pas à sa place. Ce n'est pas la même chose qu'un mépris en fonction de l'origine. Bourdieu parlait d'une "noblesse d'Etat" pour nommer les élites des grandes écoles, qui remplaceraient la noblesse d'Ancien régime. Olivier Christin

L'équipe

Guillaume Erner
Guillaume Erner
Guillaume Erner
Production
Jules Crétois
Collaboration
Élodie Piel
Collaboration
Pauline Chanu
Pauline Chanu
Pauline Chanu
Production déléguée
Valentin Denis
Stagiaire
Vivien Demeyère
Réalisation