Des ouvriers dans la capitale qatarie, Doha, avant la Coupe du monde de football, photographiés le 21 mai 2022.
Des ouvriers dans la capitale qatarie, Doha, avant la Coupe du monde de football, photographiés le 21 mai 2022. ©AFP - KARIM JAAFAR
Des ouvriers dans la capitale qatarie, Doha, avant la Coupe du monde de football, photographiés le 21 mai 2022. ©AFP - KARIM JAAFAR
Des ouvriers dans la capitale qatarie, Doha, avant la Coupe du monde de football, photographiés le 21 mai 2022. ©AFP - KARIM JAAFAR
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Après le Qatar, choisi en 2010 pour organiser la Coupe du monde de football 2022 (20 Nov. – 18 Déc.), c’est au tour de l’Arabie saoudite d’être désignée comme le pays hôte des Jeux asiatiques d’hiver en 2029. Peut-on dissocier le sport des conséquences qu’il fait peser sur les droits humains ?

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Entre les ouvriers et les pays du Golfe, "c’est une relation d’interdépendance extrême"

Pour Quentin Müller, "le Qatar n’était pas grand-chose en termes d’infrastructures avant la découverte du pétrole et du gaz. (…) Tous ces travailleurs, venus principalement d’Afrique et d’Asie, ont construit un pays qui n’existait quasiment pas. Les Qataris n’ont pas vraiment mis leur bleu de travail pour construire le pays. Qui fait la nourriture dans les restaurants, qui la sert ? Ce sont les étrangers."

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La relation entre les ouvriers immigrés et le Qatar est, d’après Quentin Müller, une "relation d’interdépendance extrême. Au Népal, un quart du PIB dépend des envois d’argent de la population qui vit à l’étranger et travaille principalement dans le Golfe. Le Qatar profite de l’extrême pauvreté de ces pays, que ce soit l’Inde, le Népal, le Pakistan mais aussi le Kenya, l’Ouganda… ces pays ne sont pas capables de fournir des emplois, une éducation et une vie digne à leurs propres concitoyens."

Les emplois disponibles dans les pays de la péninsule arabique, notamment ceux dans le secteur de la construction, "sont des grandes opportunités pour tous ces hommes et ces femmes mais le problème est que le Qatar a l’argent pour accueillir dignement ces travailleurs, et pourrait tout à fait créer une loi du travail qui les protégerait (…), et ça n’est pas le cas. C’est là où est le problème" explique Quentin Müller.

Une géopolitique du sport qui fait la part belle aux régimes autoritaires

Après les mondiaux d’athlétisme en 2019 à Doha, la Coupe du monde de football dans la même ville en 2022, c’est au tour des Jeux asiatiques d’hiver de 2029 d’être confiés à un pays désertique et peu regardant des droits humains des populations immigrées et des minorités telle que la communauté LGBT, et comme le souligne le journaliste d’enquête, "il y a beaucoup d’interdits au Qatar, et le pays essaye de se donner une bonne image en ouvrant la chaîne Al Jazeera qui a très bien couvert les printemps arabes, ou en faisant la promotion de la liberté des minorités dans les pays européens". Une contradiction évidente pour Quentin Müller qui rappelle par exemple qu’"une femme qatarie ne peut pas sortir du Qatar sans l’accord de son père ou d’un tuteur." De plus, "les droits de la communauté LGBT, même si elle est très faible au Qatar, n’existent pas" car cette communauté est soumise à un régime de terreur. En général, "les Qataris sont des gens qui vivent la plupart du temps hors du Qatar, dans le monde occidental, ils sont ouverts ; mais dans la gestion du pays, dans les lois, dans la vie, le pays est et restera hermétique" explique le journaliste d’enquête. Pour Quentin Müller, "la famille Al Thani gère le pays d’une main de fer depuis longtemps. Les Qataris n’ont pas grand-chose à dire dans la gestion du pays."

Une procédure d’attribution des grands événements sportifs extrêmement opaque

Pour Nathalie Iannetta, "les processus d’attribution sont extrêmement opaques, sont archaïques. C’est une poignée d’hommes, car ce sont majoritairement des hommes à la tête des fédérations et des comités qui s’expriment, le système est verrouillé par quelques-uns, et ils confisquent le sport en général et certaines compétitions en particulier." Selon la directrice des Sports de Radio France, "il serait effectivement temps de s’interroger sur les processus d’attribution et sur la nécessaire réforme de ces votes de la FIFA, du CIO, des comités olympiques régionaux, etc."

Le Qatar est arrivé dans la compétition géopolitique du sport "avec tout un tas de moyens pour développer le football et pour aider certains pays dans la construction de stades ou d’académies, etc. C’est à ce moment-là que le Qatar commence effectivement à émerger sur la scène internationale sportive" explique l'ancienne journaliste. Pour cette dernière, la part d’abondance économique et financière qui caractérise les pays du Golfe persique contribue en effet à faire oublier ou à minorer l’aspect politique très autoritaire des régimes en place dans ces Etats.

Des actions ciblées plutôt qu’un boycott général de la Coupe du monde

D’après Nathalie Iannetta, "il va y avoir un boycott diplomatique, et des responsables, y compris du football, ont annoncé qu’ils ne se rendraient pas au Qatar comme Philipp Lahm, l’ancien capitaine emblématique de l’équipe d’Allemagne championne du monde, qui est par ailleurs président du comité d’organisation du prochain Euro qui aura lieu en Allemagne et qui a dit qu’il n’irait pas." Toutefois, il est inconcevable d’imaginer un boycott médiatique d’un événement sportif mondial, en plus si populaire, pour l’ancienne journaliste du sport : "la seule fois où les journalistes boycottent un, c’est lorsqu’ils arrivent pour couvrir un événement, qu’on les en empêche, et qu'ils disent que, dans ces conditions-là, vous ne nous ferez pas raconter ce que vous voulez que l’on raconte, nous sommes libres donc nous boycottons l’événement."

Pour Quentin Müller, il faut laisser le spectateur choisir de regarder ou non ce rendez-vous mondial : "cette Coupe du monde a été une opportunité de parler des droits du travail dans la zone parce qu’il n’y a pas qu’au Qatar ; il y a aussi tous les autres pays de la péninsule arabique qui pratiquent le même esclavagisme." Un impératif serait pour Quentin Müller et Nathalie Iannetta de créer un fonds d’indemnisation doté d’une somme minimum pour indemniser les familles qui ont perdu un proche sur les chantiers au Qatar et dans d’autres pays de manière digne. Pour Nathalie Iannetta, les fédérations pourraient dire : "nous exigeons de la FIFA qu’elle gère ce fonds piloté par Amnesty international et d’autres ONG, pour effectivement, (…) au moins indemniser les familles des victimes." Et, poursuit l’ancienne journaliste, "cette Coupe du monde au Qatar doit servir à changer les choses une bonne fois pour toutes."

L'équipe

Guillaume Erner
Guillaume Erner
Guillaume Erner
Production
Vivien Demeyère
Réalisation
Lucas Bretonnier
Production déléguée
Élodie Piel
Collaboration
Roxane Poulain
Collaboration
Audrey Dugast
Collaboration
Charlotte Geoffray
Collaboration
Théo Bessard
Collaboration