Réforme des retraites : la peur du travail sans fin

Une manifestante et sa pancarte lors de la première journée de mobilisation contre la réforme des retraites, Paris, 19 janvier 2023.
Une manifestante et sa pancarte lors de la première journée de mobilisation contre la réforme des retraites, Paris, 19 janvier 2023. ©AFP - Christophe ARCHAMBAULT
Une manifestante et sa pancarte lors de la première journée de mobilisation contre la réforme des retraites, Paris, 19 janvier 2023. ©AFP - Christophe ARCHAMBAULT
Une manifestante et sa pancarte lors de la première journée de mobilisation contre la réforme des retraites, Paris, 19 janvier 2023. ©AFP - Christophe ARCHAMBAULT
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À mesure que la contestation contre la réforme des retraites proposée par le gouvernement d'Emmanuel Macron s'intensifie, les questionnements autour du travail et de sa place dans la société sont de plus en plus prégnants.

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Pour les Français, le travail est-il synonyme de souffrance ? Et la retraite, un eldorado ? Pourquoi ? Pour explorer les ressorts qui sous-tendent la mobilisation actuelle contre la réforme des retraites, Guillaume Erner reçoit Philippe d’Iribarne, sociologue, auteur de  Le grand déclassement, pourquoi les Français n’aiment pas leur travail (Albin Michel, 2022), et Marie-Anne Dujarier, sociologue du travail, autrice de  Troubles dans le travail, sociologie d’une catégorie de pensée (Presses Universitaires de France, 2021).

Le rapport des Français au travail

Philippe d’Iribarne livre ce qui est, selon lui, la « vision française » du travail : « un homme digne de ce nom, vraiment libre, qui ne dépend de personne, au service de sa propre gloire en quelque sortePour un Allemand, faire une tâche utile, au service de la communauté, suffit. Pour un Français, il faut des conditions exceptionnelles de travail et d’autonomie pour qu’il se sente heureux. »

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Marie-Anne Dujarier opte pour une approche un peu différente. Pour la sociologue, « les différences entre pays sont difficiles à apprécier, mais ce que les enquêtes montrent en France c’est que les individus ont un rapport ambivalent à leur emploi. »

Pourquoi les Français ont-ils besoin de sens dans le travail ?

Comme l’explique Marie-Anne Dujarier, en fonction de notre place dans la société*,* « les usages sociaux du mot travail sont différents » : « pour l’État et les employeurs, le travail veut essentiellement dire l’emploi. Or, pour les consommateurs, le travail est quelque chose de plus vague, de plus lointain. Et, pour celles et ceux qui produisent, il a un tout autre sens puisqu’il peut être l’emploi, c’est-à-dire la rémunération, les droits, l’accès à un système de solidarité. Mais il peut aussi être une activité qui fasse sens, grâce à laquelle on produit des choses que l’on juge utiles, belles ou pertinentes. » Philippe d’Iribarne complète : « le sens accordé au travail est éminemment dépendant du contexte culturel dans lequel on se trouve. Pour un Français, à tous les niveaux de la société, faire quelque chose qui a du sens doit réunir deux conditions : le sentiment de créer quelque chose, et le sentiment de pouvoir le faire librement. »

Pour la sociologue du travail, ce qu’elle appelle « les histoires de vie » sont au fondement de la recherche de sens : « le sens qu'à un emploi est aussi très dépendant de nos histoires de vie, c’est-à-dire de nos héritages sociaux et culturels. Nos histoires de vie créent des attentes en termes de production, ce qu’on a envie de produire, ce qui nous semble utile. Mais aussi des attentes en termes de distinction, de répétition, ou même de reconnaissance ».

Le management à l’origine de la crise de sens du travail ?

Les deux sociologues évoquent la question du management et ses conséquences sur l’évolution du rapport au travail des Français. Marie-Anne Dujarier souligne qu’aujourd’hui « dans les entreprises privées capitalistes, seule la logique financière compte. Elle fait que les employés ne sont que des ressources, et qu'ils produisent, non pas pour réellement produire quelque chose, mais seulement pour améliorer un score. Cela fait douter du temps à consacrer dans sa vie à ces projets car on se met à douter de sa finalité et de son intérêt. »

Pour Philippe d’Iribarne, l’installation du management dans le public et le privé a accompagné une « dégradation de la fierté » notamment avec le développement de l’informatique : « il y a quelques décennies, les outils pratiques de contrôle du travailleur étaient limités. Avec l’informatique, cette possibilité de contrôle est devenue beaucoup plus grande. Chacun est rentré dans un système de contrôle et de contrainte de manière beaucoup plus sérieuse qu’auparavant. » Marie-Anne Dujarier ajoute : « ce management à distance induit que de plus en plus de gens sont contraints de travailler avec des objectifs et des procédures qui ont été conçus par d’autres, et qui orientent leur activité avec des indicateurs. Il est aussi fondé sur un postulat de méfiance qui accroît le contrôle des salariés, qui sont mis en concurrence, entre structures, entre pays, mais aussi entre statuts » conclut la sociologue du travail.

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