Grandir en territoire périurbain
Grandir en territoire périurbain ©Getty - Filo
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L'enseigne lumineuse d’un Carrefour, le séquoia repeint d’une antenne de télévision, le grand pin factice d’un relais téléphonique, les pavillons stéréotypés : Aurélien Bellanger a grandi dans ce qu'il appelle le territoire de la frontière. Que reste-t-il des souvenirs de ce lieu et de ses totems ?

Qu’est ce que ça fait de grandir dans une réserve indienne ?
Bon, je ne suis pas certain de savoir, mais j’ai grandi en banlieue sud, en Essonne, précisément, et il y avait là-bas tellement de Buffalo Grill que je crois que je vois l’idée.
C’était la banlieue de Paris, plutôt celle d’Evry-Ville-Nouvelle, comme il y avait là-bas, à l’est, une nouvelle York — mais à Paris comme à Evry, nous n’allions, pour ainsi dire, jamais.
Mais c’était, entre la grande plaine infinie du Gâtinais et les Rocheuses de Fontainebleau, un territoire immense et encore largement sauvage.
Pour en donner une idée, qu’il me suffise de dire qu’on trouvait, dans la rue de mon lycée, un club hippique et une ferme, mais aucun, absolument aucun café : quand j’ai découvert, dans Le péril jeune, ce que pouvait-être vraiment la vie de lycée, je n’en ai à peine cru mes yeux. Je sais ce que c’est d’habiter non pas une ville, mais un territoire. Un territoire et ses totems : l’enseigne lumineuse d’un Carrefour, où je rêvais de monter un jour,  pour une vivre une aventure à la Tom Sawyer au bord du Mississipi de l’A6, le séquoia repeint d’une antenne de télévision, le grand pin factice d’un relais téléphonique.
On trouvait aussi quelques puits de pétrole et les grands réservoirs militaires à moitié camouflés d’un stock stratégique d’hydrocarbures : des signes avant-coureurs de notre acculturation inévitable.

Exode rurale, périurbain et acculturation

Ce territoire, où j’ai passé mon enfance et mon adolescence, avait quelque chose de profondément artificiel : nous vivions dans des pavillons stéréotypés, allions faire nos courses dans des centres commerciaux en empruntant des routes connectées par des rond-points, mangions des Chocapic au milieu des champs de blé.
Ce n’était ni tout à fait la campagne ni tout à fait la ville -— on ne parlait pas encore de monde périurbain. Mais on savait qu’une catastrophe, obscure, de l’ordre d’un engloutissement, nous menaçait : soit que la ville s’apprête à nous dévorer, comme quand une rocade prétentieuse avait été construite, à travers champ, derrière notre lycée — mais elle dessert aujourd’hui des entrepôts, un Mac Donald’s et un cinéma multiplexe — soit que la menace, plus insidieuse, vienne de la campagne elle-même, de plus en plus mécanisée.
Nous étions le peuple de la frontière, mais j’ignore encore si nous étions le front pionnier, alignés comme les protagonistes de la première page de l’album de Lucky Ruée sur l’Oklahoma, ou l’ultime tribu qu’il faudrait arraisonner. Hypothèse que l’histoire récente de la France a rendu crédible, quand les Gilets Jaunes, cet autre peuple de la frontière, ont transformé les terre-pleins des ronds-points en bocage mayençais ou vendéen.
Alors je me dis que j’ai bien vécu, sur la frontière, une sorte d’expérience in vivo de sociologie ou de géographie — j’ai revécu, en accéléré, quelques années à peine, mais celles, décisives, de la fin de l’enfance, le passage du monde ancien au monde au moderne, j’ai grandi comme la France avait fait son exode rural. Je ne suis pas devenu adulte, je suis devenu moderne. 

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Cela me rapproche-t-il vraiment de l’expérience des réserves indiennes ? Disons que j’en ai intégré une part des problématique. Et je n’évoque même pas le rapport déstructurant et massif que beaucoup d’entre nous ont entretenu aux drogues et à l’alcool. Je veux parler, plus intimement peut-être, d’un remord persistant au moment de passer tout à fait de l’autre côté — d’entreprendre des études ou de venir vivre à Paris. Avec le sentiment que l’acculturation n’est pas une force extérieure, mais que c’est nous, en dernier lieu, qui l’avons portée et voulue. Grandir là-bas, dans la ville dortoir, c’était se haïr un peu soi-même et désirer s’enfuir. Et je parle moins ici de trahison de classe, nous étions essentiellement des petits-bourgeois, que du désir plus méchant de voir ce paysage vacillant disparaître — ce qui n’était au fond que son véritable mode d’existence.

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