L’universalisme est-il en crise ?
L’universalisme est-il en crise ? ©Getty - Malte Mueller
L’universalisme est-il en crise ? ©Getty - Malte Mueller
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C’est le grand soupçon, depuis une vingtaine d’années au moins. La France, pays des droits de l’Homme et de l’égalité de tous devant la loi, serait le théâtre d’une guerre contre l’universel, la menace autrefois désignée sous le mot de communautarisme...

Farine complète

C_ommunautarisme_ : terme qui désignait l’existence de grumeaux dans la nation — philosophes et législateurs savant pertinemment de quelle blanche farine ils étaient faits, au fond, la farine blanche de l’universel le plus pur, et s’agaçant de ce qu’ils refusent de se dissoudre dans celui-ci.
Il s’accrochaient plutôt entre eux, se révulsaient vers des cosmos intérieurs inutiles, au risque de gâcher la pâte.
Ce territoire perdu de la farine nous était insupportable. La France était là physiquement en danger, physiquement au sens de la physique des fluides. On n’avait pas vu ça depuis les guerres vendéennes — sauf que l’ennemi campait cette fois directement de l’autre côté du périf.
Les choses se seraient encore dégradées depuis avec l'apparition, jusqu’au coeur de nos facs, jusqu’au coeur de nos villes, de réunions en non mixité. Qui sont devenues les dernières et plus actives lignes de front des défenseurs de l’universalisme.
Je me souviens d’ailleurs avoir vu cet objet, la réunion non-mixte, apparaître : c’était Place de la République, pendant le mouvement Nuit Debout, et j’avais accueilli la chose avec une certaine ironie : il y avait là un groupe de femmes assises en rond, et j’avais pudiquement détourné le regard. Laissant ma fille, elle, regarder : elle y avait le droit. J’étais alors, autant qu’il m’en souvienne, plutôt agnostique sur ces questions. Ni bienveillant, ni hostile : tout au plus cela m’amusait.
C’était, et je le dis comme si c’était il y a mille ans, avant les mouvements #MeToo et Black Lives Matters. Et cela m’amusait parce que je me sentais radicalement non-concerné. Je n’étais pas un oppresseur. Et j’aurais bien pu rentrer dans le cercle pour expliquer à quel point le sexisme et le racisme, moi aussi, me dégoûtaient. Et cela m’amusait qu’on m’interdise de me livrer à une si innocente intervention. J’avais l’impression d’avoir devant moi des enfants. Des enfants qui jouaient à faire semblant que la patriarcat, le racisme institutionnel existait, alors qu’ils m’auraient accepté parmi eux ils auraient bien vu que je n’étais pas comme ça — et que le grand méchant loup n’existait pas. 

Évidemment j’ai appris depuis tout ce que cette attitude avait de problématique. C’était, pour le dire gentiment, l’universalisme envisagé comme une pensée magique : “Regardons-bien nous bien en face et nous verrons qu’il n’y a ni homme, ni femme, ni blanc, ni noir, mais des humains universaux génériques”.

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OSS117, agent secret de l'universalisme 

L’étrangeté était que je ne me sentais jamais plus universel qu’en présence de femmes ou de personnes racisées : le Français en vacances, OSS 117 en mission.
Et quelle mission ? Convaincre le monde que nous étions le bon universel.
Le destin de la France, notre idiosyncrasie. C’était comme ça, plus fort que nous. Le dialecte que nous parlions touchait directement le coeur des hommes. Voltaire, Victor Hugo, tout ça. Laissez moi rentrer dans n’importe quel grumeau en non-mixité et je vous convertirai ça, avec les petits fouets de mes arguments rationnels, en bonne pâte républicaine. Et qu’on ne vienne pas me dire que ce projet ressemble à celui de la colonisation ! La preuve en étant qu’avec tous ces groupes non-mixtes, c’est moi qu’on a fini par mettre en position d’indigène.
Et c’est ainsi qu’en France, en 2021, le Rassemblement National s’est retrouvé à donner des leçons d’antiracisme à l’Unef — sous les vivats de la moitié de la gauche.
Et ce qui permet ce genre d’alliances hallucinantes, c’est précisément la défense de l’universalisme, qui se porte mieux que bien : car on lui doit l’apparition d’un front républicain vaste à faire pâlir d’envie les vieux théoriciens de l’union des droites...

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