Philippe Starck en 2017
Philippe Starck en 2017 ©AFP - MIGUEL MEDINA
Philippe Starck en 2017 ©AFP - MIGUEL MEDINA
Philippe Starck en 2017 ©AFP - MIGUEL MEDINA
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Quand Aurélien Bellanger s'est abonné à l'Instagram de Starck, c’était avec la certitude de revisiter les quatre dernières décennies comme une aventure exaltante. Mais déception devant des designs de yatchs. Alors est-il une sorte de prophète, ou simplement le boomer alpha, l’irresponsable en chef ?

Inutile de rappeler qui est Philippe Starck, le meilleur designer de sa génération. Non pas d’ailleurs qu’il ait dessiné les plus beaux objets, mais qu’il ait designé le métier de designer lui-même. 

L'empereur des brosses à dent

Rien que son nom est génial. Un nom d’authentique super-héros. D’ailleurs son père, comme celui de Tony, dessinait des avions.
Starck, c’est une promesse de génie, et mieux encore, une mise en scène de ce génie lui-même.

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J’étais allé voir son exposition, à Beaubourg, en 2003, et j’avais adoré la façon dont il avait projeté son visage sur des bustes d’empereurs romains, des bustes d’empereurs qu’il animait de son génie, expliquant, répétant, à quel point il était irremplaçablement doué. 

Cette arrogance serait le propre du boomer ? S’il n’y avait que l’arrogance, sans doute. Mais il y avait la sympathie, aussi : on fait difficilement plus sympathique que Starck. Plus heureux, peut-être. Heureux d’être né en 1949, du bon côté du siècle, d’avoir connu les Trente Glorieuses, d’en être sorti, glorieux lui-même, dans les scintillantes années 80, satisfait, également, d’avoir pu apporter un peu de gravité, la gravité bleutée des télés de l’époque, dans les années 90, avant de sauter hilare dans les années 2000, pleines de nouvelles révolutions — Révolution, c’est le nom de la Freebox qu’il a dessinée en 2010. 

Quand je me suis abonné à son compte Instagram, c’était avec la certitude de revisiter les quatre dernières décennies, celles que j’ai connues, comme une aventure exaltante.
Starck, c’était l’impression que j’avais, était l’un des derniers à croire encore au destin de l’humanité.
C’était peut-être cela son oeuvre principale, son testament de boomer : ce n’étaient pas des brosses à dent, en dernier lieu, qu’il avait dessinées, mais notre destin lui-même, avec cette manie qu’il avait de nous faire croire que tous nos problèmes étaient solubles dans le bon précipité de plastique et d’intelligence.

Mais le Starck que j’ai découvert sur Insta m’a un peu déçu : on aurait dit qu’il ne faisait plus que dessiner des superyacht. L’idole avait incontestablement vieilli...

Le Neptune du continent de plastique 

Philippe Starck ressemblait à mes oncles qui roulent en SUV. C’était un peu décevant.
Heureusement, il y a quelques semaines, je l’ai retrouvé, intact ou tel que je le fantasmais, sur le pont d’un de ses bateaux chéris. C’était une petite vidéo, et il s’exprimait en Anglais, absolument hors de tout contexte — à nous de compléter, de déterminer s’il parlait du climat, du populisme ou du covid : “ Nous trouverons, disait-il, nous trouverons une solution. Nous avons toujours trouvé une solution. Car nous sommes géniaux.”

Seul quelqu’un qui a eu 20 ans l’été où l’homme a marché sur la Lune peut sans doute exprimer un tel niveau d’optimisme. Nous trouverons, car nous avons toujours trouvé : c’était dit avec une légèreté qui confinait presque à la grâce, une joyeuse irresponsabilité qui confinait presque au quiétisme.
Je ne suis même pas sûr que Léonard de Vinci ait témoigné à la Renaissance d’un tel optimisme. Le dessinateur de la brosse à dent Fluocaril m’a paru un instant mieux maîtriser son sujet que le peintre de la Joconde.
Ou bien j’étais sous le charme d’une monstrueuse bêtise.

Alors Philippe Starck est-il une sorte de prophète, ou simplement le boomer alpha, l’irresponsable en chef ?
C’est difficile à dire, évidemment. Tous ces yachts n’ont pas l’air spécialement décarboné.
D’un autre côté, l’homme de Vitruve d’aujourd’hui est à ce point dépassé, englouti, par le monde industriel — même la mer est pleine de brosses à dent — qu’on imagine de plus en plus difficilement une solution absolument en dehors du monde industriel : non seulement Starck a gagné, mais même s’il a perdu, c’est à lui que nous devrons faire appel...