Quelle est la grande leçon métaphysique de Super Mario ?

Super Mario
Super Mario - Wikicommons
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Le Super Mario préféré d'Aurélien Bellanger ressort sur la console Nintendo Switch, et c'est l'occasion pour lui d'une réflexion philosophique autour de ce jeu vidéo culte.

Mon Super Mario préféré, Super Mario 3D World, vient de ressortir sur Nintendo Switch.
C’est un vrai bonheur d’y rejouer, d’autant qu’il y a six ans, sur Wii U, j’y jouais avec ma fille, et qu’elle a maintenant un frère et une soeur : jamais le mode multi d’un jeu ne m’a paru si prometteur.

Mario cerise

D’autant que la transformation, que Super Mario 3 D World avait inauguré en 2013, permet de multiplier encore les joueurs : il s’agit de la cerise, qui dédouble son personnage : on se retrouve à jouer avec un, deux, trois ou quatre Mario — expérience fascinante. Notamment au niveau 6-C, où Globuloboss voit rouge ! C’est le nom du niveau. Globuloboss, c’est un magicien en ballon argenté, une créature à la Jeff Koons. Dont l’attaque principale consiste à éclater en une multitude de ballons. Sur lesquels, tâche fastidieuse s’il en est, il nous faudra sauter pour venir à bout du magicien gonflable. C’est là que les cerises interviennent, les cerises qui nous dédoublent, comme on devait autrefois se mettre à plusieurs, pieds nus, pour écraser le raisin. 
Mais les cerises ubiquistes jouent également un rôle important dans tous ces mondes dont les planchers clignotent, s’annulent ou rétrécissent, en multipliant simplement ses chances de ne pas tomber : ils partirent 3000 ils arrivèrent 500

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Et c’est là que je me suis demandé s’il existait un nombre minimal d’itération du Mario qui nous rende invincible ?
Ça tombe bien, l’expérience existe.
C’est en tout cas de façon très proche qu’on apprend aux machines à jouer à Super Mario. En lâchant, dans leurs réseaux neuronaux, des milliers de Mario successifs, charge à elles, c’est ce qu’on appelle l’apprentissage profond, d’apprendre à ne pas tomber. D’apprendre à ne pas tomber, mais pas à la façon d’un joueur, qui compte ses vies, mais en acceptant au contraire d’en sacrifier des centaines, des milliers, de tester toutes les combinaisons de saut possible jusqu’à trouver celle qui conduit Mario miraculé au drapeau final.

D’un usage prudentiel de l’imagination

On secoue les branches de l’arbre et on fait tomber toutes les cerises. Et ce n’est pas tout à fait éloigné, pour passer des cerises aux branches, de ces interprétations de la physique quantique en termes de mondes possibles : les particules vivent leur vie de Mario cerise, et si on ne les voit jamais tomber, c’est qu’elles tombent dans d’autres mondes, donnant à celui-ci cette impression de perfection — une course en haut des crêtes.

Bizarrement, et je reviens à ma passion pour le mode multi en famille, avoir des enfants, devoir prendre soin d’eux, m’a fait me souvenir de cela — cette expérience adolescente qu’on a tous eu d’avoir été cueilli par le hasard sur les crêtes du néant.

Je me suis ainsi retrouvé, sur les trottoirs c’est vrai un peu étroits de Paris, comme ce philosophe de Pascal exagérant jusqu’au vertige les dimensions de sa planche :
“Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra.”
J’avais tout bêtement peur que mes enfants tombent. Pire, je les voyais tomber, les pauvres Mario cerise. Mais heureusement, s’ils tombaient, c’était dans d’autres mondes. Ou dans Mario 3D world, bien sûr : ce sont des joueurs catastrophiques.

Ce serait cela, la grande leçon métaphysique de Mario : que le pire n’est pas le plus probable ?
Le pire n’est pas le plus probable à condition de saturer, en imagination, tous les mondes possibles environnants de catastrophes.
Alors ce monde, un peu univoque, sinon tragique, pourra se mettre à apparaître comme une sorte de miracle, de partie parfaite au milieu du grand néant dangereux d’une confiture de monde — une confiture acide, comme le sont toujours celles à la cerise...

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