Georges Brassens en concert à Bobino à Paris le 13 septembre 1963, France
Georges Brassens en concert à Bobino à Paris le 13 septembre 1963, France
Georges Brassens en concert à Bobino à Paris le 13 septembre 1963, France ©Getty - Gamma/Rapho
Georges Brassens en concert à Bobino à Paris le 13 septembre 1963, France ©Getty - Gamma/Rapho
Georges Brassens en concert à Bobino à Paris le 13 septembre 1963, France ©Getty - Gamma/Rapho
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Résumé

Anticlérical, antimilitarisme, phallocrate… Brassens a eu en son temps de nombreuses étiquettes, lui qui cherchait pourtant à dépasser les notions manichéennes de bien et de mal : mais que dit la sociologie de Brassens aujourd’hui ?

avec :

Salvador Juan.

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Pour la troisième émission de cette série dédiée à Brassens, Matthieu Garrigou-Lagrange reçoit Salvador Juan, sociologue et auteur de l’essai Sociologie d’un génie de la poésie chantée : Brassens (éd. du Bord de l’eau, 2017).

Un « fait social », Brassens ? C’est ce qu’en dit la sociologie. L’expression n’est pas à prendre au sens d’une insulte ou d’une boutade : Brassens l’est au sens où il incarne l’anti-idole par excellence, tout en ayant eu de nombreux admirateurs issus de milieux sociaux divers et variés. 

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Brassens, du fait de la diversité de ses thèmes, styles, niveaux de langage différenciés et registres attire des segments de public totalement différents et fait passer de nombreuses personnes de la culture populaire à une culture plus sophistiquée et complexe. C’est le cas notamment d’Annie Ernaux, fille d’ouvrier devenue professeur de lettres. L’écoute de Brassens a participé à sa mobilité sociale. (Salvador Juan)

« Observateur, contestataire, contre-moraliste … » Il a su saisir selon Salvador Juan l’essence d’une époque, celle des Trente Glorieuses. 

Brassens est un troubadour des temps modernes, qui connaît bien la société dans laquelle il vit et en donne un reflet à travers ses chansons. Nombre d’entre elles reflètent la culture de la société française de l’époque et ses changements culturels. On le voit notamment dans Histoire de faussaire. (Salvador Juan)

Parmi les thèmes abordés par Brassens, la place de l’étranger qu’il faut accueillir (L’Auvergnat) ou encore la critique de la xénophobie (La Visite). 

Lui-même était fils d’immigré par sa mère et fréquentait des fils d’immigrés. Brassens avait une telle ouverture sur les autres que par solidarité, il considérait qu’il fallait intégrer tout le monde à la société. (Salvador Juan)

S’opposant au désenchantement du monde et à l’ère du vide, selon les mots du sociologue Gilles Lipovetsky, Brassens s’est créé un « univers de mythes » nimbé de fantastique, genre qui transparaît dans des morceaux tels que Le Fantôme ou Les Ricochets. Lui-même ne se définissait-il pas en « rêveur fantastique » ?

Brassens, c’est aussi un regard porté sur les femmes : ils les célèbrent toutes avec la même affection, qu’elles soient bergères, Filles de joie, religieuses friandes de l’onanisme (La religieuse), Maîtresse d’école dont la pédagogie réside toute entière dans les baisers, ou bien Pénélope dans ses draps vides, craignant que le ciel lui tienne rigueur de vouloir éprouver sa chair de femme dans les bras d’un autre Ulysse. Brassens l’enjoint à ne point se sentir coupable, et à courir la campagne… Enfin, il y a l’amoureuse à qui l’on a l’honneur de ne pas demander sa main (La non-demande en mariage), car de cuisinière ou de servante on ne veut point — rien que l’amour et le désir, sans la rançon du quotidien. On pourrait mettre ces textes en balance avec d’autres (les Casseuses, Misogynie à part) et s’étonner de trouver Brassens aussi sexiste que féministe ; mais ce serait raisonner en esprit manichéen, chercher à simplifier la complexité d’un homme et d’une œuvre en la scindant proprement en deux, ce qui ne peut se faire, car en Brassens comme en beaucoup d’autres âmes cohabitaient contradictions et nuances. Son discours, son œuvre — pris dans leur ensemble —, ainsi que la manière dont il menait sa vie témoignent d’un esprit dont les idées ne sauraient être résumées à un mot, une phrase, une déclaration. 

Certes, Brassens essentialise la femme. C’est toujours elle qui rend cocus les hommes, sauf exception. On a là une caractéristique de ses chansons tout à fait frappante, car dans la vie, Brassens était à l’opposé de cela, mais il savait qu’une partie de son public était relativement sexiste et s’adaptait à lui en quelque sorte. Par ailleurs, il existe une petite dizaine de chansons qui sont le parfait contraire de cet esprit sexiste, comme La non-demande en mariage, pour citer la plus connue – un monument en matière d’égalitarisme -, ou Je me suis fait tout petit. Brassens a joué sur les deux tableaux en fin de compte, sans d’ailleurs chercher à le rationnaliser. (Salvador Juan)

Les critiques et l’opinion publique ne se sont pas privés pour autant de donner à Brassens de nombreuses étiquettes. Anticlérical, Antimilitarisme ; accusé de lâcheté après avoir chanté son refus de Mourir pour des idées et d’esprit collaborationniste pour avoir écrit Les deux oncles… L’art de Brassens ne résidait-il pas toutefois dans sa capacité à échapper au dualisme, pour mieux habiter la tension ? N’a-t-il pas cherché à briser les certitudes en matière de bien et de mal, loin de la tentation des « solutions collectives » ? Lui qui préférait réfléchir par lui-même, sans pour autant assener ses opinions comme autant de coups de boutoir, se bornant à « donner ses impressions », à « suggérer » plutôt que dire…  

MUSIQUE GÉNÉRIQUE (début) : Panama, de The Avener (Capitol)

MUSIQUE GÉNÉRIQUE (fin) : Nuit noire, de Chloé (Lumière noire)

Références

L'équipe

Matthieu Garrigou-Lagrange
Matthieu Garrigou-Lagrange
Anne-Vanessa Prévost
Collaboration
Didier Pinaud
Collaboration
Laurence Millet
Réalisation
Laurence Jennepin
Collaboration