Portrait de Jean Monnet, ancien président du Parlement européen, pris le 29 octobre 1975 dans sa propriété privée de Bazoches-sur-Guyonne dans les Yvelines.
Portrait de Jean Monnet, ancien président du Parlement européen, pris le 29 octobre 1975 dans sa propriété privée de Bazoches-sur-Guyonne dans les Yvelines. ©AFP
Portrait de Jean Monnet, ancien président du Parlement européen, pris le 29 octobre 1975 dans sa propriété privée de Bazoches-sur-Guyonne dans les Yvelines. ©AFP
Portrait de Jean Monnet, ancien président du Parlement européen, pris le 29 octobre 1975 dans sa propriété privée de Bazoches-sur-Guyonne dans les Yvelines. ©AFP
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La première fois que j’ai entendu parler de Monnet comme de l’un des pères de l’Europe, j’ai été très impressionné par sa longue carrière : on pouvait ainsi à la fois avoir inventé l’impressionnisme, peint les grands nymphéas, et réconcilier un continent avec lui-même ?

J’avais évidemment confondu Claude et Jean — ça ne s’écrit pas pareil, bien sûr, mais c’était à la radio. Et j’avais été victime, comme la plupart de mes contemporains, du déficit de notoriété de Jean Monnet, un déficit de notoriété dont il aurait été, je crois, particulièrement fier : agir dans l’ombre, être connu des happy few seulement, ne jamais apparaître dans les média mais être le visiteur du soir de tous les grands de ce monde, c’est l’essence de la méthode Monnet, telle qu’il l’a lui-même théorisée dans ses Mémoires, qui sont un livre qu’on ne lit plus vraiment, à moins d’être europhobe, et d’y chercher, comme récemment encore Philippe de Villiers, des indices du rattachement de Jean Monnet à la CIA, de la construction européenne comme mission false flag de l’opération Gladio, de la soumission intrinsèque du machin de Bruxelles aux intérêts bancaires.

Le pire, c’est que cela peut marcher : Jean Monnet est toujours fourré chez les Anglo-saxons, il est né dans une famille de négociants cosmopolites et dès qu’il a cinq minutes, il fonde des banques offshore pour faire passer du Cognac en douce pendant la prohibition.

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Je n’ai pas lu le dernier livre du souverainiste Philippe de Villiers, mais si j’en crois son titre, il a bien repéré les grosses ficelles du personnage, dont il fait allègrement une marionnette atlantiste — titre génial, au demeurant : J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu, qui me ramène secrètement à l’ère de mon adolescence maastrichtienne, dans ce qu’elle avait de moins balladurienne et de meilleure : je revois Julia Channel, dans une pastille érotique de M6, se faire détricoter sa robe jusqu’à apparaître à l’écran plus splendidement nue que la Vénus de Botticelli.

Plus étrange est le surprenant retournement d’un autre iconoclaste, Marc Joly, auteur d’un intéressant livre d'anthropologie politique sur le mythe Monnet, et sur l’Europe, telle qu’on la connaît, comme le projet délirant de ce subtil evergète, mais qui semblait, soudain, quand je l’ai entendu en parler sur cette antenne, bien plus réservé qu’il ne l’était dans son livre — jusqu’à me faire penser, la référence est permise, puisque l’on parle de pères fondateurs, à un jésuite parti en guerre contre les dérives de l’augustinisme, et qui s'apercevrait soudain qu’en attaquant la doctrine d’Augustin, il sciait la branche sur laquelle il était assis. 

44 min

C’est un peu le statut, discret mais indéracinable, qu’a Jean Monnet dans notre imaginaire. 

C’est le père de l’Europe, mais on l’a à peine vu la faire, il a agi de loin, par influence — défaut et charme des grands planificateurs, tel que le fut Jean Monnet, premier commissaire au Plan de 1946 à 1952. 

Ce qui m’a le plus marqué, d'ailleurs, dans ses Mémoires, c’est son étonnante vision, dès 1914, de la guerre comme un problème de logistique, qui ne serait pas gagnée à Verdun, mais dans les soutes des vraquiers de l’Atlantique nord : Jean Monnet est incontestablement obsédé par le commerce, et cela colore étrangement son humanisme supposé.

Ce qui me fascine chez lui, c’est à la fois son spectaculaire entregent, son carnet d’adresses digne de celui-ci de Jacob Fugger ou de Laurent de Médicis, mais aussi le fait que sa fine connaissance de la psychologie de ses interlocuteurs l’autorisait parfois à concevoir des coups que tout autre que lui eut jugé impossibles, délirants — en cela son humanisme, sa courtoisie souvent célébrée, aurait presque quelque chose de diabolique : il est capable de voir soudain ce que personne d’autre que lui ne voit, de proposer, de façon bonhomme, l’impensable comme le coup le plus prudent qu’on puisse jouer.

Ainsi de son projet de fusion au printemps 1944 entre la France et l’Angleterre — un coup pour rien, mais qu’Azincourt et Trafalgar aient pu aboutir à cela, cela transforme l’histoire européenne en conte de fées. Conte de fées qui finit bien par se réaliser, avec la mise en commun par la France et l’Allemagne, de leur production de charbon et d’acier.

Tout cela m’amène, à l’hypothèse suivante, un peu farfelue, mais argumentable : personnalité controversée, mais à l’héritage complexe et inachevé, Jean Monnet devrait nous fasciner au moins autant que Machiavel — et nous devrons apprendre un jour à lire l’histoire ambiguë de la construction européenne avec autant de ferveur que nous lisons Le Prince.

par Aurélien Bellanger

52 min