Des encyclopédies
Des encyclopédies ©Getty - Tomas Rodriguez
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Le progrès, en 1980, était encore chimiquement pur.

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J’ai toujours aimé les manuels scolaires et les encyclopédies. Je récupérais enfant les manuels de géographie de ma sœur aînée et je peux encore réciter les tranches du Larousse bleu en cinq volumes de mes parents : de A à Chondrichtyen, de Chondrifié à Fougère, de Fougères à Marbrure, de Marburg à Recteur, de Rectifiable à Zythum : le monde coupé en 5 parties égales. 

J’ai plus de mal avec l’Universalis : je ne parviens, de mémoire, à ne visualiser qu’un tome : de Lithium à Migrants, sans doute grâce à la chanson de Nirvana — et à l’actualité.  Une encyclopédie en un tome : l’objet a existé. Ça s’appelait Tout en un et il y avait un petit supraconducteur en lévitation sur sa couverture. 

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L’auteur, le dernier des encyclopédistes, s’appelait Roger Caratini. Je l’ai vu ressusciter, au début des années 2000, dans l’émission C dans l’air : il venait de publier un pamphlet contre l’Égypte antique — un sommet de nullité artistique et historique, expliquait-il. On connaît évidemment ce fait vertigineux : nous sommes moins loin de Cléopâtre qu’elle ne l’était de la construction des pyramides. Mais quand même : supprimer d’un coup toute l’Egypte, n’est-ce pas un peu tricher, pour un encyclopédiste ? Je préfère me souvenir du fabuleux tableaux synoptiques des sciences qui clôturait son encyclopédie en un tome : toutes avaient atteinte au XXe siècle le Graal de l’axiomatisation. Sauf peut-être la biologie et l’histoire.  

Je suis tombé l’autre jour sur une édition complète de l’Encyclopedia Universalis abandonnée dans ma rue.  Ça m’a rendu plutôt triste. Je l’ai laissée là, j’en ai déjà une, celle que mes parents avaient acheté d’occasion — quelque chose comme 6000 francs, quand même. Je l’aime beaucoup, c’est la première édition, celle de 1980 : on a peu près le même âge. L’auteur de l’article cybernétique est encore émerveillé par les prouesses de l’URSS, la pollution existe à peine, l’industrie est triomphante. Je me souviens de ces centaines de planches qui représentaient, schématiquement, des opérations industrielles complexes : synthèse de l’éthanol, vulcanisation du caoutchouc, craquage catalytique des hydrocarbures, enrichissement de l’uranium. Réduits à un ensemble de cylindres, de triangles et de flèches, tous ces procédés ressemblaient aux suites de figures à compléter des tests d’intelligence. 

Ce pourrait d’ailleurs être une façon de découvrir la vie extraterrestre : laisser les 20 tomes de l’encyclopédie sur une planète au hasard — plutôt que dans ma rue — revenir un siècle plus tard : si ça rassemble à la Ruhr, au Bassin Minier ou à Iekaterinbourg, s’il tombe des pluies acides et que la radioactivité explose, c’est qu’il existe là une forme de vie intelligente. 

J’ai comme un doute, soudain, sur la déontologie de ma méthode. Ça me rappelle la solution la plus communément admise du paradoxe de Fermi : si nous ne voyons les traces d’aucune civilisation intelligente dans l’univers, c’est que l’intelligence est comme une maladie des écosystèmes, une promesse de destruction rapide. Nous ne laisserons que quelques vagues ruines terrestres, une couche d’à peine quelques centimètres, marquée par une radioactivité un peu plus élevée que la normale — et des milliards de milliards de carcasses de poulets : jamais une espèce n’en aura consommé une autre avec une intensité aussi grande.  

C’est ce que j’aime le plus dans ma vieille Universalis : je me balade avec elle au milieu des ruines du monde industriel. Le progrès, en 1980, était encore chimiquement pur. ll n’y a pas d’entrée "Réchauffement climatique", pas même "Effet de serre". L’écologie est encore exclusivement une science, voire un sous-domaine de la cybernétique qui décrit les interactions entre le vivant et son milieu. Le supplément annuel de 1987, que je m'enorgueillis de posséder également,  ramène d’ailleurs la catastrophe de Tchernobyl à un problème d’interface homme-machine — l’excellence reconnue de l’URSS dans le domaine de la cybernétique saura facilement le résoudre. 

Je ne peux m’empêcher, devant le carnet des disparitions, de penser à l’insouciance qu’il a pu avoir à mourir au milieu des années 80. Rarement le pire aura été a ce point derrière nous, jamais le progrès n’aura été si certain. George Besse aura été le premier et le dernier mort du communisme en France, Thierry Le Luron aura succombé à une maladie contre laquelle un vaccin sera bientôt découvert, les assassins d’Olof Palme seraient bientôt arrêtés et l’esprit de Borges avait rejoint une bibliothèque presque aussi éternelle que l’Universalis. Et avec un peu de chance, les derniers hivers du siècle seront les  plus doux du millénaire.

L'équipe

Alexandre Fougeron
Réalisation