France Culture
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il y a chez Berl comme un émerveillement spinoziste pour l’immanence des choses.

Emmanuel Berl, intellectuel raffiné de l’avant-guerre, est l’auteur de ces deux formules, écrites pour Pétain, qui avec l’entrevue de Montoire, la chanson “Maréchal nous voilà” et la rafle du Vel d’hiv, sont tout ce dont on se souvient généralement de Vichy : « la terre elle ne ment pas » et « je hais ces mensonges qui nous ont fait tellement de mal ».  *
Le fait que Berl soit juif, à défaut de l’excuser, donne à cela l’aspect malaisant d’un bon gag, et c’est cela en général que l’on retient de lui, sur les emballages d'apéricubes ou dans les questions des Grosse Têtes. 
Son histoire de l’Europe en trois tomes m’intriguait néanmoins, d’autant que la légende disait qu’il avait écrit le premier, rattrapé par sa judéité ou puni pour son dandysme, caché quelque part en Corrèze et, privé de sa bibliothèque, entièrement de mémoire. 
Et c’est un livre prodigieux. 
Berl est doté de quelque chose de tellement rare que j’en viens même à me demander si la chose n’est pas aujourd’hui perdue : une profonde intelligence historique 
On m’opposera que soutenir Pétain, plutôt que de Gaulle, à l’été 40, témoigne plutôt du contraire, mais j’y reviendrais. 
Le premier tome de l’histoire de l’Europe de Berl est sous-titré : D’Attila à Tamerlan, et c’est avec un délice cruel qu’on suit les mésaventures de l’idée impériale en Europe. 
Suave mari magno : toutes les catastrophes, tous les sièges de Rome et de Bagdad, toutes les estrades bâties avec des crânes d’ennemis vaincus et égorgés apparaissent presque délectable, tandis que l’Europe s’est résolument lancée dans son pire holocauste. 
Berl retrouve là quelque chose que je croyais perdu depuis Thucydide et Tacite, depuis la fin des grandes histoires antiques un calme délirant au milieu de la tempête, une froideur bizarrement salutaire, une forme d’économie dans le récit, un surprenant classicisme. Jamais il ne considère sérieusement l’existence de causes supérieures à celles que les agents historiques sont susceptibles de se formuler, et que l’historien peut retrouver, intactes, par reconstitution rationnelle — position qui semblerait presque réactionnaire, au regard de l’école des Annales, si elle ne laissait pas, parfois, la place à de saisissantes intuitions globales. On sent alors l’écrivain percer sous l’historien, comme quand il développe cette théorie aussi simple que géniale sur la triple origine de l’Europe : fermeture de la mer commune au sud, par le triomphe facile de l’Islam, et abandon consécutif de l’idée de restauration impériale ; réouverture, dans l’Atlantique Nord, d’une mer commune ; assèchement, enfin, par l’arrivée des Russe sur leur côtes pacifique, du grand réservoir belliqueux de la steppe, de cette hypothèque nomade qui vint à bout de presque tous les Empires, occidentaux et orientaux.
L’histoire secrète du continent eurasiatique semble écrite, pour Berl, dans un dialecte turco-mongole oublié, et il n’est jamais meilleur que quand il se fait le chroniqueur de ces barbaries oubliées, et ce sans commentaires idiots, jamais, sur le mode contemporain de l’ “autre temps autres mœurs » ou du « plus jamais ça ».
Il n’y a pas de « leçons de l’histoire » chez cet historien suprêmement calme qui ne succombe jamais au plaisir si facile de l’imprécation. 
Ou plutôt si, cette leçon existe, et c’est l’histoire elle-même, l’histoire telle qu’elle s’enseigne à elle-même les événements du passé pour qu’ils interagissent avec le présent : il y a chez Berl comme un émerveillement spinoziste devant l’immanence des choses.
Ainsi, son chef d’oeuvre est peut-être La fin de la Troisième République, chronique, par quelqu’un qui en connaissait personnellement tous les acteurs, du suicide collectif d’une république, ou d’une nation, au début de l’été 1940.
Et la chose paraît à ce point inexorable à Berl, plus de 20 ans plus tard, qu’il se permet même ce qui pourrait paraître pour une provocation, mais est plutôt une

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