Commémoration du centenaire du genocide arménien sur la place d'Arménie le 24 avril 2015 à Toulouse.
Commémoration du centenaire du genocide arménien sur la place d'Arménie le 24 avril 2015 à Toulouse. ©Getty - Frédéric MALIGNE/Gamma-Rapho
Commémoration du centenaire du genocide arménien sur la place d'Arménie le 24 avril 2015 à Toulouse. ©Getty - Frédéric MALIGNE/Gamma-Rapho
Commémoration du centenaire du genocide arménien sur la place d'Arménie le 24 avril 2015 à Toulouse. ©Getty - Frédéric MALIGNE/Gamma-Rapho
Publicité

Pour ce quatrième et dernier volet de cette série consacrée au génocide arménien, un débat avec trois historiens sur les travaux les plus récents et ce que l'histoire la plus contemporaine peut apporter à la compréhension des massacres perpétrés en 1915.

Avec
  • Gaïdz Minassian Journaliste au Monde, docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Paris
  • Edhem Eldem professeur d'histoire à l'Université de Bogaziçi à Istanbul, titulaire de la chaire internationale d'histoire turque et ottomane au Collège de France
  • Michel Marian Maître de conférence à l'IEP de Paris, membre du Comité de rédaction de la revue Esprit.

Emmanuel Laurentin et Anaïs Kien s'entretient avec Michel Marian, maître de conférence à l'IEP de Paris, Gaïdz Minassian, journaliste et politologue à l’Institut d’études politiques de Paris et Edhem Elden, historien à l’université de Bogazici (Turquie)

53 min

De la mémoire à l'histoire...

Cette transition s'opère à partir des années 1970, grâce notamment aux travaux fondateurs de Jean-Marie Carzou (Un génocide exemplaire) ou de Gérard Chaliand et Yves Ternon (Les Arméniens. Histoire d'un génocide). La fin de la guerre froide, et les années 1990-1991 marque aussi un progrès de l'historiographie avec la publication de nombreux travaux comparatistes sur les différents génocides du XXe siècle mais c'est la mondialisation, et avec elle l’arrivée d’une histoire globale qui marque un vrai tournant, avec la publication de la somme de Raymond Kervorkian, Le génocide des Arméniens, qui permet, comme les travaux de chercheurs américains aussi, de faire sortir le génocide arménien du champ de la mémoire pour le faire entrer de plain pied dans celui de l’histoire.

Publicité

Le temps de l’histoire réparatrice

Pour autant, le passage d’une mémoire à une histoire ne se fait pas sans difficulté, et l'historien Gaïdz Minassian insiste sur le caractère indispensable de cette évolution :

Gaïdz Minassian : La mémoire c’est une souffrance, c’est une domination, c’est une culpabilisation. L’histoire c’est l’inverse, c’est une délivrance, elle ne tremble pas, elle est sans pathos, elle décrit les faits tels qu’ils ont eu lieu, et se transmet de manière scientifique, rationnelle. La mémoire a été pour les Arméniens comme un petit coussin. Même si les pages de leur histoire étaient assez sombres, cette mémoire était réconfortante. Petit à petit, grâce aux travaux des historiens, des sciences sociales, grâce à ces différentes historiographies qui se combinent, il y a une sortie de la mémoire. Et à côté de ces historiographies, il y a eu tout ce travail mené politiquement pour une reconnaissance du génocide, et la conjonction des historiographies et les avancées politiques font que les Arméniens se libèrent petit à petit du poids de la mémoire. Et c'est salvateur.

Edhem Eldem : On ne peut qu'encourager les historiens à laisser de côté le pathos, à utiliser le récit de la façon la plus analytique possible. Mais ce n’est pas évident, parce qu'il y a une souffrance qui pèse dans la balance. Il est difficile pour les historiens de se dépêtrer de la dimension morale. Peut-on faire l’histoire d’un génocide ? Si l’on pense le travail de l’historien comme une démarche froidement analytique, peut-être y a-t-il une contradiction entre le processus historique et le concept même de génocide, au fond.

2000. Le grand tournant historiographique

L'historien Gaïdz Minassian revient sur la façon dont les travaux sur Première Guerre mondiale ont profondément transformé l'historiographie du génocide arménien :

Gaïdz Minassian : En développant des concepts comme la "brutalisation", la "guerre totale" ou en s’arrêtant sur ce qui s’était passé à l’arrière du front et qui avait concerné les civils, les travaux d’Annette Becker et de Stéphane Audoin-Rouzeau, ou de Jay Winter, ont fait du génocide arménien un des points centraux de la Grande Guerre. Ils ont permis à cette première histoire « réparatrice », amorcée par les historiens arméniens qui ont accompli un travail de défrichement mais sans avoir accès aux archives, de sortir d’une forme de marginalité pour arriver au centre du premier conflit mondial.

29 min

Les motivations mémorielles, aiguillons des historiens contemporains ?

Force est de constater que les historiens n’en ont pas fini avec la mémoire, même un siècle après le génocide, et plus aucun survivant. Mais la subsistance d'enjeux mémoriels est-elle forcément un obstacle pour le travail de l'historien ? Un pessimisme que relative le philosophe Michel Marian :

Michel Marian : Je partage cet idéal d’arriver à une histoire "refroidie" et consensuelle mais on a encore du chemin à parcourir pour y parvenir. Il est évident que les motivations mémorielles restent très importantes pour stimuler le travail des historiens. On voit bien que c'est par la mémoire que les historiens turcs sont rentrés dans ce sujet depuis le début des années 2000. Les trois sujets essentiels de l’historiographie la plus contemporaine sont : le sujet des Justes (tous ceux qui ont empêché, freiné, bloqué le génocide et dont l’enjeu est de désessentialiser le génocide par rapport à une catégorie qui serait celle de "tous les Turcs en général". Le deuxième sujet, ce sont les grands-mères (ou les grands-pères d’ailleurs) arméniennes islamisées dans leur enfance et dont l’histoire viennent complètement modifier la vision que l’on peut avoir du Turc ou de l’Arménien d’aujourd’hui. Et le troisième sujet, ce sont les spoliations des biens des Arméniens qui permettent de comprendre aussi les fondements de la République turque moderne. 

  • Musique diffusée : Amran Gisher, chant traditionnel arménien, arrangement Tigran Hamasyan (Red Hail, 2008)

L'équipe

Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin
Production
Françoise Camar
Réalisation
Aurélie Marsset
Collaboration
Renaud Dalmar
Réalisation
Perrine Kervran
Perrine Kervran
Perrine Kervran
Production déléguée
Séverine Liatard
Production déléguée
Séverine Cassar
Réalisation
Véronique Samouiloff
Réalisation
Maryvonne Abolivier
Collaboration
Anne Fleury
Réalisation
Anaïs Kien
Anaïs Kien
Anaïs Kien
Production déléguée