Le mot hérésie a-t-il un sens pour les premiers chrétiens ?
Le mot hérésie a-t-il un sens pour les premiers chrétiens ? ©Getty - Barney Burstein/Corbis/VCG
Le mot hérésie a-t-il un sens pour les premiers chrétiens ? ©Getty - Barney Burstein/Corbis/VCG
Le mot hérésie a-t-il un sens pour les premiers chrétiens ? ©Getty - Barney Burstein/Corbis/VCG
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Les Pères de l’Église eurent toutes les peines du monde à débarrasser les premières communautés chrétiennes des différentes sectes qui s'étaient développées en leur sein. Mais avant la fixation du dogme, comment l'Antiquité a-t-elle importée dans la religion la notion philosophique de "dissidence" ?

Avec
  • Hélène Ménard maître de conférences en histoire romaine à l'Université Paul-Valéry de Montpellier III
  • Izabela Jurasz philosophe, chercheuse associée au Centre Léon Robin (Université Paris Sorbonne)
  • Claire Sotinel professeure d'histoire romaine à l'Université de Paris-Est Créteil

Emmanuel Laurentin s'entretient avec Izabela Jurasz, philosophe, chercheuse associée au Centre Léon Robin (Université Paris Sorbonne), Hélène Ménard, maîtresse de conférences en Histoire romaine à l'Université Paul-Valéry Montpellier et Claire Sotinel, professeure d'histoire ancienne à l’Université Paris Est-Créteil.

L'hérétique a-t-il toujours été l'homme à abattre ?

Izabela Jurasz : Pas du tout ! Pour les Grecs, il n’y a aucune portée négative à l’hérésie. C’est un choix positif : celui de mettre sa vision du monde en accord avec sa pratique. Platon dit que l’hérétique c’est celui qui opère un choix politique, vital, existentiel, le choix d’une opinion philosophique, d’une école qui va déterminer toute votre existence, votre attitude, jusqu’à votre alimentation ou votre façon de vous habiller.

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Hélène Ménard : La notion d’hérésie n’existe pas dans la religion romaine : celle-ci est avant tout une orthopraxie, c’est-à-dire un ensemble de "bonnes pratiques" qui passe par le respect scrupuleux d’un culte et de ses rites. A partir du moment où ces rites sont respectés, les Romains se montrent assez tolérants et accueillent volontiers d’autres religions. 

Claire Sotinel : La religion pour les Romains est une question de règles de pratique, et de règles pour les relations entre un type de pratique religieuse et la cité. Ce qui est important c’est ce que font les dévots de Dionysos, pas ce qu’ils pensent de la vie, la mort. Et si le mot hérésie existe en grec, ce qu’il désigne relève de la vie des idées : il désigne l’existence même de la diversité de choix dans le domaine philosophique. 

Comment passe-t-on de la notion de choix à celle de dissidence ?

Izabela Jurasz : La première occurrence du mot grec hérésie dans le vocabulaire chrétien se trouve dans la Première épître aux Corinthiens et c’est Paul de Tarse qui reproche aux Corinthiens d’être une communauté divisée, comportant des éléments « schismatiques ». C’est le moment charnière où l’on passe de l’utilisation philosophique du mot à une interprétation qui applique le terme à un groupe religieux. Ce sont ensuite des auteurs comme Justin de Naplouse et Irénée de Lyon qui vont construire cette notion d’hérésie, à partir du mot grec mais en le chargeant d’un autre sens.

Claire Sotinel : Si les premiers groupes chrétiens du monde méditerranéen communiquent entre eux par lettres, chacun a pourtant une vie autonome : aucune autorité ne vient réguler ni fixer leur pratique. Alors dès ces premiers textes, on voit cette mise en garde qui dit « Faites attention à ceux qui se disent chrétiens mais qui dispensent un faux enseignement ! » Il n’y a pas d’abord l’hérésie et ensuite on décide de ceux qui le sont : la construction de cette catégorie prend plutôt la forme d’une réflexion constante sur ce que c’est que d’être vraiment chrétien. Et au travers de celle-ci, on construit progressivement des outils, des catégories comme celles du schismatique et de l’hérétique. Le schismatique c’est celui dont il faut se séparer parce qu’il refuse l’autorité. Et l’hérétique celui dont il faut se séparer de l’hérétique parce qu’il se trompe, et en se trompant, il fait l’œuvre du diable et non pas l’œuvre de Dieu.

L'équipe

Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin
Production
Céline Leclère
Collaboration
Aurélie Marsset
Collaboration
Renaud Dalmar
Réalisation
Thomas Dutter
Réalisation
Marie-Laure Ciboulet
Réalisation
Marion Dupont
Collaboration
Séverine Liatard
Production déléguée
Séverine Cassar
Réalisation
Victor Macé de Lépinay
Production déléguée
Anne Fleury
Réalisation
Anaïs Kien
Anaïs Kien
Anaïs Kien
Production déléguée