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*A partir de l'ouvrage de Heinz Wismann, * Penser entre les langues (Albin Michel).

**Avec : **

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- Hervé LE TELLIER

- Tobie NATHAN

- Ghaleb BENCHEIKH

Hervé Le Tellier : « Heinz Wismann est né en 1935, en Allemagne. Il a connu la guerre, il n’a pas beaucoup connu son père. Il est plongé dès l’enfance dans les mythes grecs, ce qui le place en décalage par rapport à l’Allemagne nazie qui fonctionne sur les mythes nordiques.

Wismann, comme le montre le titre magnifique de son livre, est entre le français, l’allemand, et une langue morte, le grec. Ces trois langues sont pour lui fondatrices de ce qu’on peut appeler l’Europe. Les deux premières sont très différentes : le français apparaît comme une langue de connivence dans laquelle l’objet principal est le gazouillis, tandis que l’allemand est une langue syntaxique, très structurée, qui n’autorise pas l’improvisation. La pensée s’exprime au début de la phrase en français et à la fin de la phrase en allemand, ce qui rend la compréhension plus difficile. En allemand, après le verbe, il n’y a plus rien à ajouter : la langue tend donc vers le silence. Wismann a une vision ample de la notion de linguistique, qui est une question philosophique et de structuration de la langue. Cela fait penser à ces écrivains qui pensent une structuration de la langue, de Beckett à Nabokov.

Pour que le bilinguisme joue son rôle, il faut que les enfants apprennent la langue de leurs parents, et que ces derniers ne se contentent pas de leur enseigner uniquement un français qu’ils maîtrisent parfois mal. Une personne sur deux dans le monde est bilingue ou confrontée au bilinguisme. Pour nous qui sommes dans un Etat qui n’a qu’une seule langue, on oublie que plusieurs langues peuvent coexister, et que cela permet une meilleure compréhension du monde. Le langage est un pavage du monde : on essaie de paver de mots la réalité du monde, mais il y a toujours un interstice entre les pavés. Disposer de deux pavages qui ne se superposent pas permet un rapport plus créatif au monde qui nous entoure. »

Tobie Nathan : « Le questionnement de ce livre est à la fois général et précis. La langue, quand elle dénote le réel, laisse un espace supplémentaire : on ne peut réduire la chose au mot qui la désigne. On le voit quand on parle deux langues, on ne sait si l’objet en face de nous est « livre » ou « book ». On prend alors conscience de la contingence de la langue, et il se crée un espace de liberté entre les deux langues, parce qu’on n’est pas assigné à l’obligation du signe. C’est dans cet espace que l’intelligence se déploie. Wismann l’a fait entre les langues, mais aussi entre les disciplines, entre philosophie et philologie. Il y a aussi l’espace entre les cultures. L’ouvrage de Wismann pose la question de nos migrants et de leurs enfants. En France par exemple, des gens qui ont parfaitement intégré le système français vivent aussi avec une autre culture, ce qui est une richesse immense. »

Ghaleb Bencheikh : « L’entre-deux est toujours un espace de liberté. L’acuité intellectuelle n’est réelle que lorsqu’on est entre deux langues avec chacune son génie. Les langues n’épuisent pas tout le dire, et le dit fixé par les langues reste en deçà de la pensée des locuteurs. L’interface entre la philosophie et la philologie est très importante. In fine , la philosophie se réduit à une déconstruction linguistique des faits ou des concepts. De l’autre côté, la philologie pose des problèmes d’ordre philosophique. Il ne s’agit pas que de deux langues, mais il y a aussi une triangulation constante avec le grec.

Selon Wismann, il faut s’insurger contre le nivellement mou de l’unification linguistique. Une langue est une invention avant d’être une convention. Il faut faire le deuil d’une traduction totalement isomorphe d’une langue à l’autre, reconnaître son indétermination, et revenir à la distinction grecque entre réalités fictives et réalités vraies. Wismann ne prend pas la chute de Babel comme une punition, mais comme quelque chose qu’il faudrait reprendre, comme une sorte de richesse. »

**Sons diffusés : **

  • Heinz Wismann dans Les Matins , le 7 septembre 2012.
  • Extrait de Karambolages , (ARTE, le 28 octobre 2012).
  • Extrait de Tire ta langue, « Une novlangue bruxelloise : l'Europanto » (1999).
Références

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Caroline Broué
Caroline Broué
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Hervé Le Tellier (2020)
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