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A partir du film * Django Unchained de Quentin Tarantino* .

Avec Tobie NATHAN , Mathieu POTTE-BONNEVILLE et Emmanuel LINCOT .

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Tobie Nathan : « Je suis agacé par la transformation des victimes en héros. On éprouve de la compassion pour leur souffrance, mais quand sont-ils devenus des héros ? C’est un phénomène de société. Quentin Tarantino vient bousculer cette nouvelle donnée avec un style bien à lui. Ses films, qui contiennent toujours de grandes scènes d’une violence tellement exacerbée qu’elles qui nous mettent à distance de la violence, lui permettent d’agir sur le monde qui va. Après Boulevard de la Mort , et Inglorious Basterds , voici le film le plus ambitieux : après les victimes femmes, les victimes juives, voici les victimes esclaves qui font une hécatombe d’esclavagistes blancs. Cela lui a valu des attaques de conservateurs américains, de Noirs lui reprochant de trop utiliser le mot « nigger », c’est-à-dire « nègre ». En fait, Tarantino transforme le statut de victime. Ce ne sont plus des victimes, mais des vengeurs.

C’est un film qui explose des choses retenues depuis longtemps, avec de nombreuses références. Au-delà de cela, il traite une question grave en profondeur : il y en a marre qu’on pleure sur le sort des victimes, il faut arriver à les penser d’une autre manière. Quand on les pense comme des vengeurs potentiels, on ne les regarde plus de la même manière. »

Mathieu Potte-Bonneville : « Sur la question du mot « nigger », elle une question importante chez Tarantino, celle de la violence dans le langage. Il a longtemps utilisé « fuck », et à travers de tel mot, il fait apparaître le problème de la violence.

Quant à la question du statut de victime, ce n’est pas une question neuve au cinéma : on la voit apparaître dès le western et jusqu’aux films de Mel Gibson. Cette violence est centrale dans la politique américaine. De ce point de vue, le génie de Tarantino est de dissocier les questions de justice et de vengeance. C’est une affaire compliquée. Le désir de vengeance est une chose abominable. De ce point de vue, la question qui travaille Tarantino est celle-là : comment faire des films de vengeance en les dépouillant d’un principe de justice qui viendrait justifier le vengeur ? Qu’est-ce que ce sentiment de vengeance quand il ne peut plus s’exercer au nom de la justice ? Dans Inglorious Basterds , des juifs tuent Hitler. Il y a quelque chose de dégoûtant, comme si cela réglait quoi que ce soit. Le film vient séparer le présent de lui-même : nous regardons ainsi une histoire qui ne s’est pas produite, et qui si elle s’était produite nous aurait rendus différents.

Il ne faut pas penser que Tarantino est un cinéaste à références internes à l’histoire du cinéma. Il fait aussi des références à la musique, avec la Lettre à Elise . Il y a du Godard dans sa façon de s’emparer de références nobles et ignobles. Il ne faut pas non plus commettre l’erreur de croire qu’il est devenu un artiste quand il a traité des sujets sérieux. La question des victimes est plus ancienne. Elle apparaît déjà dans Jackie Brown , où les victimes ne sont ni très riches ni très jeunes, à une époque où le cinéma américain est fasciné par la beauté et l’argent. C’est une revanche dans le cinéma, qui est très présente : Tarantino se préoccupe depuis longtemps des losers et des imbéciles. »

Emmanuel Lincot : « La production de Tarantino consiste en un génial inversement des valeurs. Quand Siegfried, d’origine allemande, transmet son rôle de chasseur de primes à Django, un esclave noir, on voit s’inverse tous les présupposés que nous avons depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est un film cathartique qui inverse tous nos présupposés.

Il y a un brouillage des codes, un affranchissement de toute forme de hiérarchie. Il renoue avec un certain cinéma américain qui, comme dans La chevauchée des bannis , brise les codes sans être pourtant insensé. Il renouvelle un certain nombre de grandes mythologies au premier rang desquelles figurent les mythologies allemandes.

L’histoire n’est écrite que par les vainqueurs, et le cinéma de Tarantino permet à ceux qui n’ont pas la parole de la prendre enfin.

**Sons diffusés : **

  • Bande annonce et extraits du film Django Unchained .
  • Quentin Tarantino lors d’une conférence de presse, décembre 2012.
  • Rocky Roberts et Luis Bacalov, « Django ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 31 janvier intitulée « Rencontre entre les romanciers Emmanuèle Bernheim et Pierre Béguin », cliquez ici.

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