«Bon, je n’ai pas le courage aujourd’hui, je le ferai demain !». Au travail comme à domicile, la procrastination est un «art» très prisé.
«Bon, je n’ai pas le courage aujourd’hui, je le ferai demain !». Au travail comme à domicile, la procrastination est un «art» très prisé. ©AFP - ERIC AUDRAS / ALTOPRESS / PHOTOALTO
«Bon, je n’ai pas le courage aujourd’hui, je le ferai demain !». Au travail comme à domicile, la procrastination est un «art» très prisé. ©AFP - ERIC AUDRAS / ALTOPRESS / PHOTOALTO
«Bon, je n’ai pas le courage aujourd’hui, je le ferai demain !». Au travail comme à domicile, la procrastination est un «art» très prisé. ©AFP - ERIC AUDRAS / ALTOPRESS / PHOTOALTO
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Vous ne pouvez pas vous empêcher de paresser, décaler, ajourner, suivre des chemins de traverse ? Le philosophe américain John Perry bâtit un plaidoyer souvent inattendu en faveur de la procrastination structurée, ce « défaut » qui, bien utilisé, peut vous transformer en foudre de guerre.

Le philosophe américain a écrit un plaidoyer en faveur de la procrastination structurée, proposant quelques mesures adaptées à ceux qui remettent au lendemain afin de tirer profit de cette tendance et augmenter leur capacité de travail.

Procrastinateur vs proactif

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C’est un livre assez épatant, inhabituel, et drôle. John Perry se prétend procrastinateur, et essaie de voir comment il est possible de s’en servir. Il explique qu’explorer sa propre procrastination lui a permis de retrouver l’estime de lui-même et l’estime des autres. La procrastination, c’est aussi une expérience profondément désespérante, un dégoût de soi, un revers noir de la satisfaction du travail bien fait, et le livre constitue à cet égard une tentative de déculpabilisation. Il s’agit de montrer que le procrastinateur est extraordinairement actif contrairement à ce qu’il croit, car pour ne pas faire ce qu’il a à faire, eh bien il fait tout un ensemble d’autres choses. John Perry produit une méthode de procrastination structurée, qui permet de classer les corvées par ordre d’importance, et de se consacrer aux tâches les moins importantes pour éviter de s’occuper des plus urgentes. Ce livre ne se veut pas profond, il n’est pas question d’une recherche des causes. On l’affirme comme un fait, un peu comme la différence entre gaucher et droitier. Le moralisme se pose une question que résume Ovide : « Je vois le meilleur, je l’approuve, et je fais le pire  ». Le procrastinateur est celui qui sait que ça n’est pas bien de procrastiner, d’ailleurs il n’en est pas heureux, mais il n’arrive pas à faire autrement. On peut l’expliquer par l’environnement dans lequel nous sommes pris et qui nous dit qu’il faut impérativement se réaliser et prendre des initiatives. Aujourd’hui, on a une épidémie de dépressions liée à ce que l’injonction dans le monde du travail est : soyez proactif. Plutôt que de sombrer dans la dépression, on développe une activité frénétique, dont on peut se demander si elle est du côté de la productivité ou de l’improductivité. Plus que l’absentéisme, le présentéisme en entreprise est un gros problème car les gens sont là mais font autre chose que ce qu’ils devraient faire. Si la philosophie permet d’échapper à la procrastination, la littérature permet d’en explorer les affres et l’expérience. C’est Marcel Proust qui en parle le premier : La recherche du temps perdu,  qu’est-ce que c’est sinon l’immense odyssée de quelqu’un qui n’a pas vécu ce qu’il avait à vivre, et qui ne peut le vivre qu’en décidant de l’écrire ? Mathieu Potte-Bonneville

"Procrastiner, c’est vivre l’idée pure qu’un jour on se réalisera, mais ce n’est jamais le chemin concret de la réalisation"

Ce livre est formidable, drôle, mais je suis néanmoins pour la requalification de la procrastination en faute morale ! Au fond, la procrastination est toujours une souffrance, celle de la non réalisation de soi. S’agissant de la réalisation de soi, j’ai trois maîtres : Disraeli, Mao Zedong, et Stendhal. Le premier dit que le secret du succès réside dans la constance dans la poursuite du but. Le second dit : « Nous irons d’échec en échec jusqu’à la victoire finale  ». Le dernier nous montre en Julien Sorel quelqu’un qui est absolument déçu quand il a réussi à faire quelque chose. Si on mélange les trois, on a le schéma de la réalisation de soi : toute réalisation est une déception, mais il faut aller de déception en déception jusqu’à construire sa propre destinée. A l’inverse, procrastiner, c’est vivre l’idée pure qu’un jour on se réalisera, mais ce n’est jamais le chemin concret de la réalisation. Cela n’est possible que quand, comme Perry, on a accumulé assez de capital primitif pour être sûr que les revenus seront là, et que l’avenir est assuré. Il ne faut pas forcément opposer le « bougisme  » et la procrastination. La procrastination, c’est le fait de se décaler par rapport à un chemin de réalisation de soi. Ce qui coince avec ce terme, c’est que c’est une forme de rejet de la réalisation de soi, c’est donc un sujet beaucoup plus grave que la manière dont Perry le traite. Mais sa conclusion selon laquelle c’est une stratégie subtile n’est pas juste à mon avis. Ce n’est pas une rationalité complexe. Je n’opposerais pas l’éthique protestante à la procrastination. Si la procrastination est le contraire de la réalisation par le travail productif, pour moi, il peut y avoir une réalisation hors du travail productif. Se mettre à quelque chose, ce n’est pas forcément se mettre à quelque chose de productif. Marin de Viry

Procrastiner, un luxe de riche ?

C’est un livre très réussi qui fait sourire, voire rire. John Perry nous parle d’un certain milieu, celui des campus américains. Une des questions sociologiques qu’on peut poser est de savoir si c’est un luxe de riche. L’ouvrier et le soudeur procrastinent-ils ? Il y a un problème de définition par rapport à d’autres termes, comme « paresse  ». Autre question : où se situe l’auteur ? Les expériences de procrastination dont il parle sont-elles vraiment les siennes ? Avec la procrastination, on est dans un milieu américain, et nous sommes de plus en plus américanisés et protestants. Nous sommes de plus en plus marqués par l’idée du salut par le travail, dont l’open space  est un symptôme. Il faut être proactif, et on se culpabilise à cause de cela. Mais on pourrait ne pas se culpabiliser de tout cela. Dans Melville, non abordé par John Perry, il y a une sorte de machine qui s’est mise en branle, qui interroge la culpabilisation au-delà du simple plan du travail. Il y a une vraie interrogation sur l’intériorisation de l’injonction. Pascal Ory

Sons diffusés :

  • Extrait du court-métrage Procrastination , de Johnny Kelly.
  • Charles Pépin dans Service Public , le 27 janvier 2011.
  • Extrait du film Alexandre le bienheureux , de Yves Robert, avec Philippe Noiret.
  • « Paresseuse », de Bénabar.

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