Au cœur du mensonge avec Laurent Gaudé & François Garde

Gravure du XIXe siècle décrivant la "méthode de la boîte" pendant un spectacle
Gravure du XIXe siècle décrivant la "méthode de la boîte" pendant un spectacle ©Getty - Universal History Archive/Universal Images Group via Getty Images
Gravure du XIXe siècle décrivant la "méthode de la boîte" pendant un spectacle ©Getty - Universal History Archive/Universal Images Group via Getty Images
Gravure du XIXe siècle décrivant la "méthode de la boîte" pendant un spectacle ©Getty - Universal History Archive/Universal Images Group via Getty Images
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Rencontre autour du mensonge avec les écrivains François Garde ("A beau mentir qui vient de loin", Gallimard) et Laurent Gaudé (Grand menteur : trois monologues, Actes Sud)

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Le mensonge est à la base du contrat de lecture (c'est la « suspension consentie de lecture » théorisée par Coleridge) : on croit donc momentanément que ce qu’on lit est vrai. Il y a donc dès le début une relation très ambiguë entre littérature, réalité et vérité. Dans l'introduction de son recueil de nouvelles A beau mentir qui vient de loin, François Garde écrit : "Oui, il existe une relation de proportionnalité inverse entre la Vérité et la Distance". Le mensonge, pour l'écrivain, serait donc l'équivalent d'un voyage. François Garde a écrit son recueil de nouvelles pendant le confinement : "J’avais le désir d’écrire un recueil de nouvelles. Il leur fallait très discrètement un point commun. Ce point commun de départ c’est le voyage qu’on retrouve dans tous mes textes. Si je mets voyage et mensonge en même temps, je me suis dit : « Il va se passer plein de choses ». Il y a plein de manières de voyager et de mentir, de mentir et de ne pas voyager". Voyage physique, voyage intérieur, tout est possible grâce à l'imagination. François Garde invente même une formule mathématique pour théoriser le rapport entre voyage et mensonge : "La constante de la mappemonde". Il explique qu’elle sert "à mesurer le rapport entre distance et vérité. Comme l’un est inversement proportionnel de l’autre, on arrive sur une constante. […] Le voyage permet tous les mensonges puisque personne ne va vérifier après vous etc. Mais si vous mentez trop. Donc il faut trouver le bon équilibre entre le récit du voyage vers les lointains et ceux qui sont restés à la maison sont prêts à entendre. Le rapport entre voyage et mensonge est extrêmement fécond !".

De l'invention, à l'affabulation, il n'y a qu'un pas. Pourtant, pas de jugement moral dans le projet de Laurent Gaudé : "J’avais envie de parler du mensonge généreux, du mensonge de Tartarin de Tarascon ou d’Un singe en hiver. C’est cette manière qu’a parfois l’individu de déployer un récit dans lequel la question de la vérité finit par devenir totalement secondaire. Si on accepte d’aller à la suite de cette personne dans ses mots alors ce qui se déploie c’est la question du plaisir : le plaisir d’écoute, le plaisir du partage d’une histoire. Et qu’elle soit vraie ou non, qu’elle se soit passée comme ça ou non devient un peu dérisoire."

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Mentir permet aussi de dire le vrai, de percer la carapace de la réalité pour en révéler toute la vérité. C'est le rôle du Grand Menteur de Laurent Gaudé.

Les deux auteurs ont en commun d'interroger des formes (nouvelle, théâtre, roman) et de travailler le langage. Laurent Gaudé dit que, dans le mensonge, "l'adresse" (à qui parle-t-on ?) est centrale "dans nos métiers d'écriture. Cette question est centrale pour tout menteur. Le mensonge est adressé et en cela c'est un appel. C'est ce qui nous renvoie au fait que sans cesse le langage n'est pas qu'un moyen de communication, ce serait infiniment trop triste et trop sec. La langue c'est de la jouissance, c'est de la structure humaine. Et effectivement se joue ce rapport à l'autre."

Bien ou mal intentionné, raisonnable ou fou, manipulateur ou sincère, le menteur façonne le mensonge à l'aide de mots. Il construit un monde. Tout comme l'écrivain. François Garde définit ainsi son travail de romancier : "Ce qui est intéressant pour l’écrivain, c’est de regarder le mensonge se déployer, se retourner, revenir vers son auteur, se découvrir mille facettes. Le récit du mensonge est beaucoup plus intéressant que le récit de la vérité. Si on veut lire le récit de la vérité, on lit un rapport de police."

La Grande Table idées
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