Marina Tsvétaïéva (cinquième personne en partant de la gauche) avec la famille Efron
Marina Tsvétaïéva (cinquième personne en partant de la gauche) avec la famille Efron ©Getty - Heritage Images
Marina Tsvétaïéva (cinquième personne en partant de la gauche) avec la famille Efron ©Getty - Heritage Images
Marina Tsvétaïéva (cinquième personne en partant de la gauche) avec la famille Efron ©Getty - Heritage Images
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La grande poétesse russe Marina Tsvétaïéva compose en 1924 un poème qu'elle intitule "Tentative de jalousie" dans lequel l'émotion jalouse explose et emporte tout sur son passage.

Aujourd’hui, on convoque le bref éclat d'une grande poétesse russe : Marina Tsvétaïéva, née en 1892 dans la Russie tsariste et morte, suicidée en URSS en 1941. Envoyée sur les routes de l’exil par la révolution de 1917, Tsvétaïéva s'installe à Prague, puis en France, avant un retour tragique en Union Soviétique pendant la seconde guerre mondiale. Elle a composé une foule d’œuvres poétiques et échangé de nombreuses lettres avec Rainer Maria Rilke et Boris Pasternak, entre autres.  

La réception de son œuvre a été plutôt tardive en France, mais on peut aujourd’hui lire la totalité de ses poèmes dans plusieurs traductions. Une poésie de la césure, de la rafale et des images rapides qui a brûlé de tous les feux, et s'est emparée des formes longues comme brèves, traditionnelles ou éclatées.   Le 19 novembre 1924, elle compose un poème qui porte un titre étonnant : "Tentative de jalousie". On en écoute un extrait, avec des cigales.   

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Fictions / Théâtre et Cie
1h 00

Comment ça va la vie avec une autre,      
plus simple, n'est-ce pas ? _ Rames, claquez ! _      
S'est-il vite, le profil de la côte,      
Le souvenir, s'est-il vite masqué.

De moi, de moi, île désamarrée ?      
(Voguant de par le ciel, non sur les flots !)      
Âmes ! Jamais amantes ne serez !      
Sœurs vous serez ! Sœurs : vous ! C'est votre lot !

On entend la voix d'Anouk Grinberg lire les deux premières strophes de « Tentative de jalousie » de Marina Tsvétaïéva, dans une traduction d’Eve Malleret. Et on entend ce texte qui répète et ressasse cette interrogation à la fois lancinante et jalouse : "Comment ça va la vie ?" Un poème adressé à un être aimé que l'on devine parti et qui vit désormais avec une autre... « Comment ça va la vie sans moi ? » telle est la question frontale, canaille et violente que pose avec obstination le poème. Une interrogation jalouse qui claque comme un coup de fusil, ou comme le bruit d'une rame dans l'eau.  

L’écriture de "Tentative de jalousie" est vraisemblablement liée à la vie amoureuse de Tsvétaïéva elle-même. Le poème pourrait être adressé à Marc Slonime, un ami rencontré à Prague... Mais il semble difficile d’attribuer à une seule figure isolée le "tu" de cette véritable missive-missile. On aurait plutôt envie de lire ce poème détaché de toute anecdote biographique, comme une explosion éruptive, tant le destinataire du poème se trouve pulvérisé par lui.   

Tsvétaïéva capture en quelques strophes saisissantes le sentiment, l'émotion, et la boucle cuisante de la jalousie. Pourtant, dans la tradition poétique universelle (en supposant l'existence d'un concept aussi flou), la jalousie est un sentiment non glorieux, honteux et guère noble, "ignoble", au sens originel. Or, ce qu'il se passe dans le poème de Marina Tsvétaïéva, c'est que l’émotion jalouse éclate littéralement, presque en couleurs, en dehors de toute morale et de toute bienséance, avec une forme étrange de joie obscure.  

Car le « je » du poème est outrancier, et déborde bien au-delà de la personne Tsvétaïéva et de la figure cliché de la femme jalouse. On entend comme la voix d’un poète doté d'un « sixième sens », chargée d'une jalousie-puissance semblable à celle que pourrait éprouver un "divinité" inquisitrice qui se compare à Lilith, une diablesse de la tradition juive, et se décrit comme taillée dans le marbre de Carrare, celui avec lequel on fabrique les dieux.

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