Stelios Haji-Ioannou, créateur d'easyJet en 2000 ©AFP - Adrian Dennis
Stelios Haji-Ioannou, créateur d'easyJet en 2000 ©AFP - Adrian Dennis
Stelios Haji-Ioannou, créateur d'easyJet en 2000 ©AFP - Adrian Dennis
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Résumé

Le journaliste suisse Alexandre Friederich a publié en 2012 "easyJet", un texte sur la compagnie aérienne low cost. Il y développe l'hypothèse que peu de récits littéraires se sont emparés du voyage en avion comme matériau...

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Comment tenir compte de la révolution totale qu’a représenté cet instrument qu'on appelle « l'avion » sur les sensibilités des voyageurs du 20ème siècle ? A l’intérieur de l’aviation commerciale de masse, comment tenir compte de la révolution qu’ont représentées, à l'orée du 21ème siècle, les compagnies low cost ?

Un journaliste suisse, Alexandre Friederich, a publié en 2014 un texte expérimental sous le titre cocasse et emprunté : easyJet. Il a été publié en France par les éditions Allia. Texte expérimental, car l’auteur y constate que peu de récits littéraires reproduisent l’expérience des voyages en avion. Et il semble difficile de lui donner tort.

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Alexandre Friederich décrit donc dans son récit les méandres et les transformations de la firme d'aviation low cost easyJet, fondée en 1995 par un certain Stelios Haji-Ioannou. Il nous livre la réflexion intéressante qui suit.

“Donner aux clients le maximum pour un minimum d’argent, c’est le moyen que j’ai trouvé pour que les gens m’aiment”, déclare Stelios.
Pour cela, il a fallu transformer l’avion et les hommes, et convaincre les nostalgiques du voyage à l’ancienne. Afin de vendre le nouveau modèle, quoi de plus simple que de critiquer le train et le bus ?
Prenons le rail. Il n’est pas fiable. Les gares sont bondées, les retards s’accumulent.
La route. Elle n’est pas sûre. En prise avec le territoire, elle passe au milieu des populations. Une collision, une coulée de boue, un orage, au moindre incident, la route est coupée. Vous étiez transportés, vous voici à la manœuvre.
Alors que l’avion ! Il décolle et il atterrit. Il ne s’arrête pas. Il vole ou il tombe. Le passager est dans l’avion, l’avion au ciel. Rapport à l’exté­rieur nul, pilotes invisibles. À mi­-distance, une voix dans les haut-­parleurs confirme le bon déroulement du processus : "Madame, Monsieur, c’est votre capitaine qui vous parle, mon nom est Jean-Rémy Mayor... Tout va bien, il ne se passe rien. Nous volons actuellement à une altitude de 11 000 mètres. Notre temps de vol est estimé à 2 h 20... La température à destination est de 18° pour un atterrissage prévu autour de 19 h 10, heure locale..."

Côté passager, une seule règle : rester assis.

Dans son ensemble, le processus s’apparente à une traversée de la mort. Le passager n’a ni rôle ni corps. La compagnie est toute ­puissante. Elle vous dépose sur votre lieu de destination. Du travail de postier. En comparaison, le train ou le bus sont des moyens archaïques, inscrits dans l’épaisseur du monde.
Conséquence de la perfection, la liberté souffre. Tel est le prix de la sécurité (chez easyJet, avantageux). Le low cost offre ainsi une métaphore sans pareille de nos sociétés. Il invente de nouvelles techniques de condi­tionnement du passager – comme on parle de conditionnement du poulet."

Le voyage en train a été célébré par La Prose du transsibérien de Blaise Cendrars, le trajet en voiture par les Autonautes de la cosmoroute de Julio Cortazar et Carol Dunlop. Le vol commercial en avion a été chanté par.... personne. Mais peut-être que je me fourvoie, et qu'il existe un chef d'œuvre embarqué en avion de ligne... j'en appelle aux auditeurs lecteurs.

Le voyage en avion semble immatériel, porteur de peu d’expériences sensibles intéressantes, je renvoie ici à la Pièce Jointe de février 2022 consacrée à un poème de Michel Deguy qui montrait que le trajet aéroporté est poétiquement pauvre. La seule contribution narrative et fictive qu'a apporté l'avion au monde des arts serait le film catastrophe qui raconte les crashs et les détournements. Triste constat.

Passagers conditionnés comme des poulets, l'avion nous fait quitter la terre, et c'est peut-être cet arrachement qui rend si difficilement dicible, ou intéressante, l'expérience du voyage aérien.